Le rire de Viramma
par Josiane et Jean-Luc Racine,
Elle a pour nom Viramma. Elle est ouvrière agricole dans l'arrière-pays de Pondichéry, dans les profondeurs de l'Inde villageoise, entre champs d'arachide et rizières, où elle travaille encore, brûlée de soleil. Elle est paria: dalit, dit-on aujourdhui, pour reprendre le terme par lequel se sont définis les militants secouant le joug de lintouchabilité. Dalits: les écrasés.
Elle a été mariée avant l'adolescence. Elle a eu douze enfants, dont neufs sont morts en bas âge. Elle est femme, intouchable, analphabète. Elle vit dans le quartier paria à l'écart du gros du village où résident les mieux-nés. Tour à tour, les hommes de sa caste, son mari, son fils, ont dû faire partie de l'orchestre funèbre: présumés impurs, les parias -"les gens du tambour" - ont pour charge rituelle de traiter la mort lorsqu'elle survient au village. Son devoir de caste, son dharma, reste pour elle ce qu'il fut traditionnellement: être une bonne paria, respectueuse de son maître, le propriétaire qui emploie sa famille depuis des générations.
Tous les ingrédients d'un texte noir semblent réunis. La figure du paria n'est-elle pas le symbole de toutes les victimes de l'oppression banalisée, celle de la violence instituée, quotidienne, sans cris, sans soubresauts médiatisés? Damnés de la terre, forçats de la faim: références occidentales. Sujets impurs, polluants, objets de mépris dans la logique traditionnelle hindoue. Une vie paria, ou la difficulté d'être...
Pourtant, quand Viramma a commencé à nous conter sa vie et qu'est née l'idée de se faire les témoins de cette existence obscure, nous pressentions quelle richesse allait se découvrir à nous. Viramma, c'était en effet la meilleure chanteuse du quartier paria, celle au plus large répertoire. C'était une femme vive, sachant conter, avec le sens du détail significatif. C'était le plaisir de dire, dès lorsqu'étaient acquises la confiance qui permettait le dialogue, puis la connivence, qui permettait la sincérité. Peu à peu, Viramma se réappropriait son passé, lancée dans cette grande aventure qu'est le récit d'une vie, le récit de sa propre vie.
Or, ce récit qu'on eût peint en sombre, comme le font d'ailleurs aujourd'hui, dans leurs romans ou leur autobiographie bien des auteurs dalit, Viramma le peignait sous d'autres couleurs. Le noir n'était pas exclu, certes: la misère, l'endettement, la maladie, la mort, la violence, le mépris subi, l'injustice, l'abaissement. Mais Viramma, animée d'une vitalité admirable, englobait tout cela dans le grand océan de l'existence, disant les joies d'une enfance trop brève, celles de l'amour apprivoisé. Tonique, truculente, elle savait aussi dire les peurs et les espoirs qui agitant les hommes dans un monde que fréquentent les dieux, les esprits, les sorciers, les jeteurs de sort et les exorcistes. Sa philosophie lui enseignait la traditionnelle soumission, sans qu'elle soit tout à fait dupe. Elle s'emportait parfois contre son fils qui aspire à d'autres relations entre les hommes, en souhaitant l'émancipation des intouchables et sans se satisfaire de la lente amélioration qui suffit à sa mère. Mais dans ce sentiment n'était pas seulement en cause la crainte d'un violent retour de bâton des puissants. Elle voyait aussi, Viramma l'analphabète, se perdre une part de ce qui animait sa vie : cette culture du son et de la parole, ce théâtre des pauvres, inspirant des ouvriers agricoles devenus l'espace d'une nuit héros d'épopée, ce savoir des conteurs où s'expriment la malice et la passion, l'adultère puni ou vainqueur. Ecrasée et misérable, humble parmi les puissants, Viramma, si soucieuse de rester à sa place dans la société villageoise, se grandissait par la parole, fruit d'une confiance offerte et acceptée. Un rire libérateur animait l'asservie: un rire courant tout au long de son récit, un rire qui traduisait aussi bien le recul pris sur l'ordre des choses que la spontanéité d'une âme que rien n'écrase, et qui sait tout de la dureté de la vie, sauf le désespoir.
Ainsi Viramma nous apporte-t-elle bien davantage qu'un tableau rare de l'Inde des profondeurs. Intouchable, elle témoigne de la puissance des logiques d'oppression, intériorisées jusqu'à lui faire craindre les contrecoups des mouvements réclamant l'égalité. Femme et mère, elle dit le quotidien de "l'autre moitié du monde": ce que sont la petite enfance, les rites de puberté, le mariage et la peur de la stérilité, laccouchement, les plaisirs et les peines dêtre épouse, dêtre mère. Analphabète, elle inscrit pourtant son existence dans un cadre culturel qu'animent l'amour des formes et des mots, la sensibilité aux êtres comme aux choses. Truculente, elle transcende son état social par la force du rire. Combien de millions d'autres Viramma vont-elles ainsi de par le monde, incarnant la force de la vie, et la grandeur des plus humbles? Pour nous, qui portons aujourd'hui sa parole, Viramma, indienne jusqu'au bout des ongles, dépasse pourtant cette simple appartenance: elle porte en elle, par la vérité des mots, une part d'humanité évidemment universelle. L'intouchable, si lointaine, si apparemment autre, est là, si proche, si semblable à chacun de nous. Quelle meilleure compagnie pour cette vie dévoilée que celles des voix, hautes ou humbles, célèbres ou obscures, qui font de Terre humaine le cercle où se retrouvent, par la grâce de la parole comme par la force de l'écriture, le questionnement sur l'homme et le bonheur de l'écoute?
Une vie paria en éditions étrangères
Grande Bretagne, Etats-Unis: lédition anglo-américaine a été publiée par Verso sous le titre:
Viramma, Life of an untouchable. Londres-New York 1997
La courte postface de louvrage devrait être prochaînement portée sur ce site.
Verso U.K.: 6 Maerd Street, London WIV 3HR
Verso U.S.A: 180 Varick Street, New York, NY 10014-4606
http://www.versobooks.com
Italie. Lédition italienne a été publiée sous le titre La Risatta degli oppressi. Vita di unintoccabile, Milan, 1999
Pratiche Editrice, 9 Via Melzo, 20129 Milano
http://www.saggiatore.it
Inde: Une édition indienne, grossie dune longue postface mise à jour, sera publiée prochaînement par Social Science Press sous le titre Viramma. Life of a Dalit
Social Science Press: C-12, 29-31 Probyn Road, Delhi University, Delhi 110007
http://www.beteille@del3.vsnl.net.in