La dette - chronique d'une catastrophe
Par Dominique Foufelle

Misère, corruption, conflits... Les maux qui ravagent les pays du Sud ne cessent de s'aggraver. Peu ont réussi le développement. Beaucoup sont pressurés par le remboursement d'une dette extérieure dont ils ne voient pas la fin. Comment en est-on arrivés là ?

La grande majorité des pays pauvres très endettés (PPTE - au nombre de 41 selon la classification de la Banque Mondiale) sont des Etats nés de la décolonisation; l'Afrique subsaharienne en fournit les trois quarts au moins, l'Amérique latine et l'Asie du Sud-Est le reste.
L'affaire commence donc dans les années 1960. En Afrique, les nouveaux Etats indépendants empruntent aux pays riches pour financer leur développement. Le prêteur est bien souvent l'ex-colonisateur, qui se trouve bénéficiaire, ainsi que certains de ses ressortissants, des marchés ainsi ouverts. Il s'agit alors d'une dette publique bilatérale (de pays à pays), avec des taux d'intérêt bas, remboursable à long terme.

Du financement à l'usure
Dans les années 1970, deux événements vont provoquer la crise. La création monétaire tout d'abord, qui sert à financer le déficit budgétaire des Etats-Unis : la parité or/dollar est abandonnée, les monnaies ainsi que les taux d'intérêt deviennent fluctuants. Puis en 1973, le premier choc pétrolier. Les pays de l'OPEP placent les "pétrodollars" gagnés en quantité faramineuse dans des banques internationales privées; lesquelles les font fructifier en offrant des prêts aux pays pauvres. La Banque Mondiale, elle aussi, multiplie ses prêts par plus de 10. Les pays riches confrontés à la crise tentent de trouver de nouveaux débouchés pour leurs produits dans les pays dits "en développement", qu'ils poussent à consommer de façon inconsidérée.
Résultat : entre 1970 et 1980, la dette des pays du Sud est multipliée par 12. Tandis que les prix de leurs matières premières exportées baissent, le coût du remboursement monte - ceci, bien sûr, au gré des pays riches, qui fixent leurs politiques monétaires en fonction des seuls intérêts des groupes financiers, ceux de leurs propres citoyens étant quantité tout aussi négligeable. Quand les Etats-Unis relèvent leurs taux d'intérêt dans les années 1980, la charge des emprunteurs est multipliée par 3. Quelle solution pour y faire face ? Emprunter davantage. En somme, les banques et les Etats prêteurs se livrent à la pratique de l'usure, que les lois répriment chez les individus.

Pris à la gorge
Le développement a-t-il progressé pour autant ? Non. Au contraire, la situation économique, sanitaire et politique des pays du Sud ne cesse de se dégrader. Les prêteurs ne se sont guère souciés de la fiabilité des projets officiellement financés, pas davantage de la destination réelle des fonds accordés. Ils ont fermé les yeux sur les détournements, et ont sans sourciller alimenté des dictatures. Leur objectif unique : le profit.
Les banques privées ont les premières retiré leur épingle du jeu, quand il est devenu évident que les pays pauvres avaient atteint un tel niveau d'endettement qu'ils ne pourraient rembourser. La Banque Mondiale et le FMI décident alors d'assainir la situation.
Ils imaginent une condition à l'octroi de nouvelles aides (destinées pour une large part à rembourser la dette !) : la réalisation de programmes d'ajustement structurel (PAS). Ces programmes visent, selon leurs concepteurs, à stabiliser et restructurer les économies défaillantes. Pour ce faire, ils imposent la réduction et/ou la privatisation des services et entreprises publics, la levée des contrôles sur les prix et les salaires, la suppression des subventions aux produits de première nécessité, la levée des obstacles à l'exportation at aux investissements étrangers.
Du tout libéral, donc. Le but étant, non d'aider des pays exsangues à se rétablir, mais de leur rendre leur solvabilité, afin que les prêteurs récupèrent leurs mises. C'est en réalité chose faite, puisqu'en 1996, l'Afrique avait déjà remboursé l'équivalent de deux fois le montant de sa dette extérieure de 1980. Elle se trouvait pourtant trois fois plus endettée, les intérêts en venant vite à dépasser les prêts eux-mêmes.

Et la démocratie ?
Les mesures drastiques imposées par les PAS détériorent davantage encore la situation déjà désastreuse d'un point de vue social et sanitaire des désormais baptisés PPTE; tandis que les exigences de productivité peuvent les pousser à des décisions catastrophiques pour l'environnement. Les femmes sont les premières victimes de cette paupérisation : directement en tant que soutiens effectifs des familles; indirectement, car la crise exacerbe les frustrations, qui favorisent le refuge dans une "tradition", qui marque le recul de leurs droits.
Parallèlement, la vertu des pays riches s'est soudainement réveillée; ils exigent des gages de démocratie pour accorder leur soutien. Alors que les prêts des décennies précédentes ont largement contribué à installer des dictatures, ceux des Etats du Sud qui tentent de construire un régime démocratique se voient contraints d'éponger la dette des régimes dont ils sont enfin parvenus à se débarrasser. Ainsi en va-t-il de l'Afrique du Sud, où la majorité noire hérite au sortir de l'Apartheid du remboursement des emprunts accordés par des banques privées (au mépris de l'embargo) à ses ex-oppresseurs.
L'état catastrophique dans lequel se trouve notamment l'Afrique est bien connue du public, que les médias abreuvent d'images de conflits, de misère urbaine ou rurale, de camps de réfugiés, de malades du sida, d'enfants agonisants... La responsabilité des pays riches reste pourtant, le plus souvent, pudiquement tue. Ce qui a installé la légende de populations congénitalement incompétentes, inaptes à gouverner un pays, violentes et friandes de combat, affligées de coutumes barbares - en un mot "sauvages", le terme "sous-développés" désignant alors, non pas l'état de pauvreté, mais l'incapacité à en sortir.
Un mouvement de solidarité internationale pour l'annulation de la dette des PPTE s'est cependant développé. Ne se satisfaisant pas des mesures d'allègement extrêmement restrictives lâchées par le G7, il prône l'annulation totale, immédiatement applicable, sans préjudice causé à l'Aide publique au développement (dans laquelle le remboursement de la dette est pris en compte !), avec toutefois un contrôle de la gestion des fonds dégagés, devant cette fois effectivement servir à des programmes de lutte contre la pauvreté.
Mais, au-delà de la perte financière, cela signifierait pour les pays riches renoncer à exercer leur domination sur les pays pauvres. Un choix politique qui entraîne un bouleversement complet de la marche du monde.

"Comprendre le Problème de la dette", Campagne française pour l'annulation de la dette des pays pauvres très endettés