![]() penelopes@penelopes.org III 30 janvier 2001 |
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| Michèle Rakotoson
Romancière, scénariste et journaliste, Michèle Rakotoson passe sans problème du français au malgache dans ses écrits. « Cest magique une langue, il faut en posséder plusieurs », dit-elle, et revendique une mise en valeur de lart de la traduction. Propos recueillis en juin 1998 par Taina Tervonen Vous vivez en France depuis 15 ans. Pourtant, vous écrivez toujours sur Madagascar. Que représente ce pays pour votre écriture ? Cest vrai que quelque part je suis profondément malgache. Je suis issue des Hautes Terres. Jen suis partie quand javais 30 ans, et en fait, toute ma personnalité sest forgée à Madagascar. Pour moi, lécriture est une quête, et plus javance dans cette quête, plus je maperçois que le fond profond est autour de Madagascar. Surtout le travail du roman, que lon mène seul. Cest un peu plus compliqué pour le théâtre qui est une écriture ouverte, où la sensibilité des autres, du metteur en scène, des acteurs
vient enrichir le texte. Vous parlez de quête. Est-ce une quête de lidentité ou Cest tout. Lidentité, cest une rencontre entre une histoire collective, celle dun pays, dune région, dune ville et entre une histoire personnelle, individuelle qui découle de lhistoire collective. Lidentité, cest aussi quelque chose dessentiellement mouvant. Je suis Malgache mais vivant à Paris, je suis aussi Parisienne. Il ny a pas une identité facile! Une identité quon ne définirait quen se confrontant aux autres Jen suis intimement persuadée. Je crois que mon grand traumatisme, ça a été lenfermement à Madagascar. Jen ai terriblement souffert, comme beaucoup de gens de ma génération. Cest salutaire daller se confronter aux autres, même si on prend des coups. Dans tous les grands mythes dinitiation, le jeune héros décide à un moment de partir, de quitter le cocon. Et quest-ce qui vous a décidée à partir ? Pour moi, cétait une question de survie psychologique. Il y avait aussi des raisons politiques. Mais, avec le recul, je maperçois quen fait, je navais quune envie, cétait de partir. Je navais pas le courage de partir sans raisons donc je me suis donné des raisons. Vous écrivez des textes dans les deux langues : en français et en malgache. Depuis que je suis en France, jécris directement en français. Quand jétais à Madagascar, jécrivais dans les deux langues. Jai écrit en français par révolte contre la malgachisation. Telle quelle a été faite à Madagascar, ça a été une très mauvaise chose, à la limite une malgachisation fascisante, de prise de pouvoir. Il y avait dans la malgachisation une ouverture possible à la culture malgache qui est une culture très riche ; il y avait des moyens à donner aux artistes malgaches pour quils sortent leur identité, mais rien de tout ça na été fait. Ce nétait que des slogans. En quoi consistait cette malgachisation ? Le système scolaire a été changé, tout lenseignement était fait en malgache. Ce qui a priori est une bonne chose, mais qui a été extrêmement mal faite. Personne na pensé aux coûts
Toute une génération sest retrouvée sans livres, sans bibliothèques, sans réels outils de réflexion. Maintenant, ils remplacent la catastrophe par une autre : du jour au lendemain, ils décident quils vont tout faire en français, alors quil ny a plus de professeurs capables de parler cette langue. Êtes-vous contre le discours qui soutient un retour vers les langues africaines comme langues de la littérature ? Ma position est plus nuancée. La malgachisation, il fallait la faire, mais pas comme elle a été faite. Quand jentends les grands chantres de lafricanisation, je dis toujours « attention où vous mettez les pieds » ! Posez dabord les conditions de lafricanisation : les livres, les maisons dédition, la formation des enseignants
Que ceux qui hurlent pour lafricanisation se disent aussi quils ont eu lavantage de parler le français, quils ne retirent pas cet avantage à dautres. Il faut africaniser mais il ne faut pas que ce soit un enfermement. Il faut se poser des questions avec des économistes, des psychologues, des auteurs, se donner petit à petit tous les moyens. Une des raisons de ce qui se passe en Algérie actuellement, cest quil y a eu toute une génération de jeunes arabisants qui se sont retrouvés éjectés du système ! Comment vivez-vous vos deux langues en tant quécrivain? Jusquà présent cétait très simple pour moi, je nai pas eu de problème de déchirement de langues. Par contre, je maperçois que jai une frontière très nette : le français, cest ma langue de grande communication, ma langue de bagarre. En fait, quand jécris en français, javance masquée, je peux dire tout. Mais dès que je commence à écrire en malgache, tout mon affect étant dans cette langue, je tombe sur des tabous. Je me suis aperçue que des textes anodins en français ne passent pas en malgache. Ils sont extrêmement violents. Le français vous donne donc une plus grande liberté. Oui, mais en même temps, cest une liberté qui a ses limites, parce que le fondement cest quand même le malgache. Dans Henoÿ, je commence à atteindre le noyau central, le rapport à la mort, au sacré, à la vie, et là, cest un rythme en malgache qui vient. Aujourdhui, je maperçois que de plus en plus les textes viennent en malgache. Quest-ce qui détermine que le texte sera en français ou en malgache ? Je ne sais pas quoi vous dire Il y a des histoires dont je sais que ça sera un roman, et il y a des textes qui sont des voix, des sons, des lumières et ça, ça va être du théâtre. Je pense quà un moment donné, le français cétait la langue de la facilité parce quen français je pouvais me faire éditer. Cétait aussi la langue de la rencontre - au-delà de tous les délires francophones En fait, quelque part, il y a un faux problème : si vous avez un bon traducteur, vous pouvez écrire dans la langue que vous voulez. Il faudrait que les auteurs puissent écrire dans la langue ou les langues qui sont les leurs, mais il faudrait développer lart de la traduction. |