![]() penelopes@penelopes.org III 30 janvier 2001 |
|
| Safi Faye
propos recueillis par Olivier Barlet Longtemps considérée comme « la » femme du cinéma africain, la Sénégalaise Safi Faye sexplique sur son premier long métrage de fiction, Mossane, tourné en 1990, sélectionné au festival de Cannes par Un certain regard en 1996 et par Cannes junior en 1997, et qui sort enfin en France... en 1998 ! Partie dune démarche ethnologique, vous entrez avec Mossane dans la fiction. Je narrive pas à établir une frontière claire entre la fiction et le documentaire. La fiction est jouée mais provient tant de la vie quotidienne que de limaginaire. On fait une mise en scène pour respecter le temps du cinéma, par exemple dans Mossane, la scène de mariage dure huit minutes ! Lorsque je tourne en plan séquence en documentaire, je prends le parti de raconter une histoire afin quil y ait un début et une fin... Mon écriture se retrouve dans chacun de mes films, au point que rejaillissent parfois les mêmes paroles et gestuelles : dans Fadjal, le griot pose le pied droit dabord car le gauche porte malheur ; dans Mossane, cette action identique y a eu encore sa place. Dans Fadjal, vous demandez aux gens de rejouer leur vie, comme Kiarostami qui tourne Et la vie continue six mois après le tremblement de terre et remet les gens en situation ? La phrase dHampâté Bâ définit Fadjal : « un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ». Je ne pouvais me fier quà la tradition orale, transmise de génération en génération et patrimoine des acteurs du présent. Cest lHistoire retenue (en embellissant sans doute un peu les choses...) quinterprètent les habitants actuels de Fadial. Vous avez peur que cette parole orale se perde aujourdhui? Le fait de lavoir fixée dans les images la sauvegarde. Depuis le Festival des Arts Nègres en 1966, on insiste sur la nécessité de sauver lHistoire. LAfrique doù je viens est paysanne et cest ça que je voudrais fixer sur pellicule. Pourquoi naimez-vous pas parler de vos films ? Pour moi, une fois fini, le film appartient aux spectateurs et aux critiques : voilà pourquoi je naime pas les interviews. On défend un film parce quil est mauvais. Sil est bon, on se tait. Jai fait de mon mieux. Nul besoin de convaincre le public. Mossane porte quelques connotation mythiques. Si je mets en scène les Pangool (dénomination sérère pour les esprits des ancêtres), cest parce que je crois moins aux religions monothéistes et donc je défends la religion africaine fondée sur les esprits. Si Mossane est trop belle pour appartenir à ce monde, elle ne peut appartenir quau monde des esprits, des ancêtres. Comment visualiser ces derniers ? Impossible de les filmer comme des humains. Je les ai donc imaginés - ayant la tête en bas - la tête à lenvers. Que représente pour vous le personnage de Mossane ? Une superbe créature inaccessible, âgée de 14 ans - dont les esprits, les êtres jeunes et vieux et la nature même tombent amoureux. Dans mon conte, Mossane était de passage. Par contre, Magou Seck, lactrice, existe. Elle a 21 ans. Son père étant décédé, je men occupe depuis. Elle était allée très peu à lécole avant le film. Actuellement, elle fréquente lécole de lAlliance française à Dakar. La sensualité de limage est très frappante dans Mossane. Quand cest beau, je le montre. Oui, au Sénégal, quelquun ma demandé de couper la « chevauchée » avant de projeter le film aux autorités... Ce quil appelle chevauchée, je lai appelé la sieste - lheure de la sieste de Dibor et de son mari Daouda. Quel mal y a-t-il à montrer une bonne sieste ? Peut-être ai-je osé montrer ce qui se fait la nuit et dont on ne parle pas le jour. Chevaucher nest pas un problème. Vous navez pas peur que cela soit perçu comme lidéalisation dune Afrique mythique ? Non, pas du tout. Jai voulu que la plus belle adolescente du monde soit Mossane. Tout est imagination, la mienne. Pourquoi ny aurait-il que des films à message, didactiques ou éducatifs ? Créer nest pas faire un calcul. Pour moi, un film provient de limaginaire. Dans Mossane, les cérémonies, je les ai inventées et elles nont rien à voir avec mes études dethno. Six ans entre le tournage et la post-production, un procès avec le producteur... Souhaitez-vous en parler ? Comme dit ma mère, cest le destin. Il était écrit que je devais subir cette épreuve, même après 20 ans de carrière. |