![]() penelopes@penelopes.org III 30 janvier 2001 |
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| Dangereuses lectures Par Dominique Foufelle Tout le monde, ou presque, sindigne à lunisson contre les héros guerriers qui polluent lesprit de nos chers bambins. Mais qui évoque le sexisme ordinaire des albums pour les petits? Pourtant, il est flagrant, distillé à coups de symboles surannés jusquau ridicule. Comme le démontre létude mené par Du Côté Des filles. Quand lécrivaine et éditrice Adela Turin, et lenseignante et chercheuse Sylvie Cromer, fondatrices de lassociation Du Côté des Filles, dénonçaient le sexisme des livres pour enfants, on leur rétorquait quelles étaient victimes dune idée fixe. « Les éditeurs nacceptaient même pas lidée, raconte Adela Turin. Je me souviens dune « grand messe » déditeurs où javais montré 200 images indiscutablement sexistes tirées dalbums. Ils ont été très fâchés, on ma mise à lécart ! On me disait que, forcément, en cherchant des images de femmes en tablier, jallais en trouver, que je trouverais aussi bien des locomotives vertes. Peut-être. Mais je vous mets au défi de trouver 200 locomotives vertes ! ». A lincrédulité (la mauvaise foi ?), Du Côté des Filles a opposé des chiffres. Létude scrupuleuse (et pas toujours passionnante !) de 537 albums illustrés de fiction pour les 0 - 9 ans (la quasi-totalité des nouveautés parues en France en 1994); le relevé et le traitement de données selon des grilles statistiques établies dans les règles de lart. Un programme de recherche intitulé « Attention album ! », démarré en 1996, et soutenu par la Commission Européenne et la Fondation de France. Imparable. Aux fourneaux ! Les résultats de la première étude estomaquent les féministes les plus endurci-e-s. Non seulement, le féminin est sous-représenté, mais encore il lest selon des stéréotypes quon avait trop hâtivement cru éculés. Quelques exemples pour évaluer lampleur de la catastrophe... Sur les 779 enfants protagonistes dhistoires, 60,33 % dentre eux sont de sexe masculin. Sur les 544 adultes autres que parents et grands-parents, 71,1% sont des hommes. Les hommes des histoires ne sont des pères quà 28,5%. Alors que le seul cadre où les personnages féminins prédominent est celui de la famille : 56,4% des parents sont des mères. Mais attention : ces mères naccèdent au rôle de personnage principal que dans 16,7% des cas. Limage donnée de ces malheureuses mères est affligeante. Représentées la plupart du temps dans leur cuisine, la taille ceinte de linévitable tablier, ou bien encore revenant de lécole, un cabas dans une main, de lautre tirant un ou plusieurs marmots, elles nexistent que pour servir. Travaillent-elles ? On ne sattarde guère sur ce sujet négligeable : 15% des albums montrent une femme au travail, contre 32% un homme. Le font-elles, que cest très majoritairement dans le domaine de lenseignement ou des soins aux enfants (exemple : 1 représentante de lordre ou de la justice - contre 38 homologues masculins !). Si la mère dispense à sa fille des conseils de vie pratique et de morale, jamais elle ne donne de « leçon » à son fils : cest toujours un homme qui accompagne léducation du petit mâle, seul initié aux techniques. Bref, dans les albums illustrés, cest la fiction qui dépasse la réalité ! Innocence suspecte Ça deviendrait risible, sil ne sagissait des modèles proposés à nos enfants. La seconde partie de létude, qualitative cette fois, prouve quhélas ! ils saisissent parfaitement les symboles contenus dans les images. Lenquête fut menée en France, Espagne et Italie, auprès de 50 enfants au total (25 filles, 25 garçons), auxquels on demanda dinterpréter des images. Procédons encore par lexemple. Sur une image, un ours, accoudé à une table, lit le journal. Rien dans sa physionomie ne le sexualise. Les enfants sont pourtant quasiment unanimes : cest un mâle. Pourquoi ? Les mamans ne lisent pas le journal. Pourquoi ? Elles nont pas le temps. Sur une seconde image, lours porte un collier de perles : 15% des enfants persistent à déclarer voir un mâle ! Tant le symbole du journal est récurrent. Comme celui du fauteuil, propriété de papa. Du sempiternel tablier. Ou encore des lunettes, insigne valorisant de lintellectuel homme - ou dévalorisant de la « vieille fille ». Et les parents, là-dedans ? Durant la même enquête, quatre groupes dadultes entre 35 et 45 ans ont examiné les mêmes images. Première constatation : ils en donnent généralement la même interprétation. Mais à la différence de leur progéniture, ils ne savent expliquer pourquoi. Ils ont perdu la faculté de décrypter les images, et de désigner spontanément lobjet symbole. Comme les enfants, ils ajoutent que ces stéréotypes ne correspondent pas vraiment à la réalité. Mais rares sont ceux qui y voient malice. Cet archaïsme serait presque un gage de poésie ! Dailleurs, ils navaient rien remarqué : ils ne lisent pas les livres quils achètent pour leurs enfants. A qui la faute ? Même ébahissement du côté de bibliothécaires, après lecture des brochures édités par Du Côté Des Filles, qui synthétisent et commentent les résultats de létude. « On croyait que ça nexistait plus ! ». Si, le constat est fait. Il némeut pas (encore ?) lEducation Nationale ni le monde de lédition. En revanche, les parents et enseignants qui ont lu les brochures (aussi plaisantes quinstructives, précisons-le) ont été nombreux à adresser leurs félicitations aux auteures. Mais qui est luf, qui est la poule, dans lhistoire ? Faut-il attendre le changement des mentalités et comportements pour se débarrasser des stéréotypes sexistes dans les livres ? Ce serait nier le rôle pédagogique de la lecture - argument favori des éditeurs, pourtant. « Un lexique dimages symboliques est indispensable pour communiquer avec les enfants qui ne lisent pas encore, reconnaît Adela Turin. Mais rien nempêche les créateurs et les créatrices de sortir des rôles stéréotypés pour proposer de nouvelles relations. » Il suffit juste davoir la volonté de secouer les habitudes, quitte à bousculer un peu, non le lectorat, mais lacheteur. |