Françoise dEaubonne, la rebelle
Entretien avec Marina Galimberti et Joëlle Palmieri, juin 1999
Françoise dEaubonne, écrivaine, libertaire et féministe de la première heure, est de toutes les luttes. La résistance, la guerre dAlgérie, la lutte pour la contraception et lavortement, puis contre les intégrismes, cette femme na de cesse de dénoncer les expressions de la phallocratie (mot quelle a créé). Agée aujourdhui de 79 ans, elle entre en guerre pour dénoncer le sexocide des sorcières et demande amende honorable au Pape.
Votre travail décriture est-il lié à lHistoire collective ?
Je suis féministe depuis lâge de 11 ans. À 11 ans, jai en effet reçu des réprimandes du couvent des Dominicaines où jétais élevée, en écrivant, avec le bout de mon soulier trempé dans leau, "Vive le Féminisme !" sur le pavé du cloître du couvent des dames. Cest dire que ça remonte à loin.
Si lhistoire collective a toujours été plus au moins étroitement imbriquée à la mienne, il faut en accuser évidemment le fait de ma génération, puisque je serai octogénaire au XXIe siècle, le fait que ma génération a connu la tornade de loccupation, de la résistance, de la révélation totalement atroce et imprévisible de lunivers concentrationnaire
Quand on appartient à cet univers-là, cest difficile de distinguer son histoire personnelle, sa trajectoire, son choix de vie, de lhistoire collective.
Cest à 12 ans et demi que jai reçu un prix au concours des enfants écrivains de moins de 13 ans, lancé à cette époque par Denoël. Il était une nouvelle fois difficile de se séparer de lhistoire collective du monde pour une autre raison, dans la mesure où jétais dune famille très engagée depuis toujours. Mon père était un militant du Sillon. Ma mère, dorigine espagnole, partageait les options de mon père et son père était non pas un révolutionnaire, mais un militant dextrême droite, un militant carliste dont la tête avait été mise à prix. De sorte quil dut se réfugier en France, où il a épousé ma grand-mère. Tout ce petit tableau familial, pour vous expliquer que je ne pouvais quêtre particulièrement sensibilisée à cette étroite connivence entre mon histoire personnelle et lhistoire de la collectivité, à létape historique où je me suis trouvée par le plus grand des hasards.
Vous dites que vous êtes féministe depuis lâge de 11 ans. Pourquoi si tôt ?
Jétais féministe dabord par ma mère, car ma mère était une des toutes premières étudiantes scientifiques à un moment où cétait pratiquement impossible pour une femme de suivre une carrière scientifique, dêtre une madame Curie, ou quelque chose dapprochant. Elle a dû dailleurs être lélève de Mme Curie. Elle nous a souvent raconté, ce qui mavait beaucoup impressionnée, la difficulté quil y avait pour des femmes à cette époque, de faire des études supérieures. Certaines de ses amies, qui étaient, comme elle, étudiantes en science, logeaient à lhôtel et avaient reçu des coups de revolver à la porte. Cétaient des étudiants qui cherchaient à les dissuader de continuer. Elle-même, qui était pourtant une femme petite et frêle, très résolue, avait dû taper du poing pour pouvoir sasseoir dans lamphithéâtre à écouter les professeurs de lépoque qui étaient les grands noms : le grand physicien Henri Pointcarré et Mme Curie. Le paradoxe voulait quen effet, on essayait dempêcher des femmes de suivre les cours de la Sorbonne. Marie Curie la du reste payé cher, à lépoque de la gloire de la science française.
Voilà comment, étant enfant, javais déjà entendu parler de ces questions par ma mère et des difficultés quavaient les femmes à pouvoir simposer dans le monde. Elle en était un exemple frappant puisque, elle-même étant mariée et ayant mis cinq enfants au monde, na pas pu continuer cette carrière qui sannonçait pourtant exceptionnelle.
Vous aviez 20 ans à laube de la grande guerre, puis vous vous êtes engagée au Parti Communiste, que vous avez quitté au moment de la guerre dAlgérie
Forcément après la guerre, il était impossible de ne pas sengager. Alors comme beaucoup dautres intellectuels, et pas seulement en France, je me suis engagée en tant quécrivain et donc en tant que responsable dun certain message à transmettre au public. Jétais évidemment au Parti Communiste, que jai quitté au moment de la guerre dAlgérie. J'étais à fond pour lindépendance de lAlgérie et jétais indignée de la tartufferie du PC qui, à lépoque, se conduisait exactement comme ce quil avait reproché à Pétain. Il a voté la confiance à Guy Mollet, qui était lenvoyé, le va-t-en-guerre de la guerre dAlgérie, alors que des tas de jeunes gens, pénétrés de lidéologie communiste, tiraient la sonnette dalarme des trains, refusaient de partir
Jamais le PC na voulu les soutenir, bien au contraire
Il disait, allez-y, comme ça vous surveillerez (comme si une guerre pouvait être surveillée !) ce qui se passe là-bas. Ce qui était exactement lattitude du pétainisme : "cest pas du tout quon soit pour les Allemands, mais au contraire, il faut faire avec ce quon nous donne, la France est partagée en deux, il y aura au moins une zone libre, vous ne souhaitez pas la Pologne, ici nous surveillons ce qui se passe"
Et on a vu, à partir de 42, ce quil en a été.
Jétais tellement indignée par cette façon de faire, "faites ce que je vous dis et ne faites pas ce que je fais", quen effet, jai déchiré ma carte au moment de la guerre dAlgérie. Depuis, jai fait lanalyse de ces questions, pour savoir pourquoi les choses sétaient passées ainsi. Je comprends davantage la trajectoire historique de lépoque, mais je ne me repends pas du tout davoir quitté un parti que ne pouvait absolument pas correspondre à ce que jattendais dun parti politique. Outre que sur le plan des femmes, précisément, cétait assez déplaisant de voir à quel point il y avait du mépris pour toutes les questions qui concernaient les femmes. Dans le PC, et surtout de la part des femmes du Comité Central, tout cela était considéré comme une déviance petite bourgeoise. Au tout premier chef, la question de la maîtrise de la procréation et de la contraception. Je noublierai jamais les méthodes et les campagnes anti-féministes de la femme de Thorez, comme quoi la maternité devait être une joie et ce quil fallait faire, cétait lutter pour changer la société qui, elle, empêchait que cette maternité soit une joie. Eh bien ce genre dair de flûte, ça faisait long feu avec moi !
À la même époque, vous avez fréquenté Simone de Beauvoir. Pouvez-vous nous dire ce qua représentée cette rencontre ?
Jai été très proche de Simone de Beauvoir, à partir du " Deuxième sexe ". Quand ce livre est paru, jétais folle de joie. Je lui ai écrit : "Nous sommes toutes vengées". Je disais : "Enfin une femme qui a compris". Et je peux dire quà lépoque ce nétait pas une réaction très répandue, y compris chez les femmes. Ce quelle a apporté comme analyse a mis un certain temps à pénétrer lesprit du public. Jai eu des contacts très agréables avec elle, mais nous ne sommes devenues vraiment amies quau moment du referendum de De Gaulle. Nous nous sommes retrouvées dans la campagne anti-referendum. On aurait pu lappeler la campagne anti-publiciste, cétait pratiquement la même chose. Et à partir de là, nous sommes restées amies jusquà la fin de ses jours. Jai toujours eu une grande admiration pour elle, tout en ayant des réserves sur certaines de ses analyses historiques. Cela concerne par exemple les femmes devant le patriarcat, quelle nie complètement au nom dune certaine croyance au matriarcat. Ce nest pas du tout ma conception. Jai écrit dans "Les femmes avant le patriarcat" en 75, qui est peut-être le livre que jai vendu le plus longtemps, plus de 15 ans, mon point de vue très nuancé sur cette affaire : lexistence dune culture occidentale clanique agricole qui a existé avant la fondation même du patriarcat et qui nétait pas pour autant le matriarcat. Les femmes nétaient pas au sommet, mais au centre. Il ny a pas eu une espèce de patriarcat inversé où les femmes tenaient un rôle de pouvoir,
Non, ça na jamais existé. Je dois dire que je suis heureuse dêtre confortée dans cette conception, par des livres aussi importants que celui dAriane Esler, qui a écrit "Le Calice et lépée", le livre tout à fait essentiel dun professeur allemand qui sappelle Bormann, qui a écrit " Le patriarcat ", et aussi, beaucoup plus récemment, le gros livre de Françoise Grange, qui est paru chez Côté Femmes, "Le dieu menteur", où elle explique comment un patriarcat guerrier, militaire, oppresseur sest instauré à Sumer, après la défaite de ce quelle appelle le divin féminin.
Dans les années 68, puis 70, vous vous engagez dans la lutte pour la contraception et lavortement. Vous rejoignez le MLAC. À la même époque, vous reprenez le flambeau de la lutte contre toutes les formes doppression.
Jai toujours été contre toutes les formes doppression, et pas seulement loppression des femmes. Il va de soit que, pour moi, elle a été la première puisque je suis femme. Néanmoins, toutes les oppressions, toutes les formes dinjustice mont toujours motivée. Un exemple : la démographie. Elle était une des premières grandes questions de lécologie actuelle. La menace de linflation démographique planétaire nest pas une simple question du Tiers Monde, comme le racontent volontiers les gens dextrême droite. Cette question de démographie est tellement étroitement liée à la condition des femmes, à cause de la ré-appropriation ou du dépouillement de leur propre corps. Il est absolument indispensable que la liberté de contraception et procréation soient données aux femmes de la planète, si on ne veut pas que cette planète déborde. Par ailleurs, toutes les questions de lordre des richesses, fertilité ou fécondité, correspondent aussi à une évolution de lespèce humaine. Autrefois, au moment où la terre était peu peuplée, les femmes étaient non seulement propriétaires de leur propre corps, mais aussi des richesses agricoles, qui étaient les premières richesses de lantiquité. Cest ce que jai démontré dans "Les femmes avant le patriarcat" et dans "Ecologie, féminisme, révolution, mutation". Le patriarcat a commencé avec lappropriation des deux sources de richesse : la fécondité et la fertilité. À partir du moment où les hommes ont découvert, à une date relativement tardive, quils étaient les pères de leur propres enfants, alors quils croyaient la femme en rapport avec une espèce de divinité qui les fécondait dune manière ou dune autre, les hommes, au lieu de chasser et de consommer, ont pu prendre le temps délever les bestiaux quils avaient capturés. Lhomme a compris quil était le propriétaire de cette fertilité et il a décrété quil était tout. À ce propos, Simone de Beauvoir, dans le Deuxième Sexe, relate lhistoire dOreste, qui tue sa mère comme une étrangère, parce que sa mère nest que le terreau, lhumus où le père a déposé la graine, et cest Apollon de Delphes, qui récite ses vérités neuves qui vont transformer la face du monde
Donc fertilité et fécondité, autrefois propriétés des femmes, sont accaparés par les hommes. Cest le début du patriarcat, qui a abouti à notre désastre écologique actuel, avec linflation démographique dune part et lépuisement de sols nourriciers de lautre.
Comme je lai dit dans "Ecologie et Féminisme", les hommes commencent à sinquiéter de laugmentation de la démographie, quant cela arrive au niveau de la planète. Les femmes sen inquiètent quand cela arrive au niveau du petit territoire ou du logement quelles occupent. Lune voit la chambre, lautre voit le monde. Ceci posé, quand on arrive à lépoque où ils sont obligés de soccuper de cette question, tant mieux si les femmes peuvent en profiter en arrêtant cette inflation, quel que soit loutil qui est mis entre leurs mains et quel que soit le fait que ce sont des outils dhomme. Elles ne sont pas pour autant dépendantes dune autre manière de la dictature patriarcale, dictature très nuancée évidement dans la mesure où il sagit maintenant de forces dargent et non plus de forces de pouvoir matériel et temporel. Léconomie est une véritable théocratie. Le fait que ce nouveau pouvoir masculin met dans les mains des femmes, même pour son propre intérêt, des possibilités de limiter la procréation, cest déjà une grande étape vers la libération. Les femmes sont alors en route pour semparer des différents leviers du pouvoir. Les techniques qui limitent la procréation donnent aux femmes un moyen de ruer dans les brancards ! Tant quil nest pas encore possible de mettre en lair, de pulvériser lesdits brancards, et bien il faut faire avec ce quon a et utiliser ce qui est donné, y compris même par le pouvoir.
Le manifeste des 343, vous en étiez ?
On était en réalité 360 ! Il y a eu le manifeste de 343 en 71. Je suis allée à une réunion chez Simone de Beauvoir où ce texte extrêmement concis, qui navait rien de déclamatoire, qui était jusquun constat, avait été mis sur pied par quelques féministes de choc. Je me souviens avec quelle jubilation jai joint ma signature à ce manifeste ! Les 343 salopes étaient les premières femmes ayant un certain nom, une certaine notoriété, qui ont signé cela, un peu comme pour le manifeste de 121 contre la guerre dAlgérie.
Vous avez co-fondé le FHAR, le front homosexuel daction révolutionnaire. Pensez-vous que la lutte des homosexuels et la lutte des femmes sont conciliables et quil ny a pas contradiction entre domination sexuelle et domination masculine ?
En 71, il y a eu ce que jai appelé le rejaillissement des sources de Mai 68. En Mai 68, toute sorte damorces de mouvements nouveaux, absolument ignorés jusque-là venaient de senfoncer sous terre. Jai appelé cela les mouvements du désirant et du refus. Il sagissait aussi bien des objecteurs de consciences, des maoïstes, les écologistes qui commençaient à peine, les homosexuels, les féministes
Toutes sortes de thèmes mis entre parenthèses par les partis officiels révolutionnaires qui disaient : " ce quil faut, cest changer. La société et le reste suivra ". Tout cela avait éclaté en mai 68 et lui avait donné sa dynamique parfaitement originale. Cela ne sest pas uniquement passé à Paris. Dans le monde entier, de lAllemagne jusquen Chine, il y a eu ces mouvements de jeunesse récupérant et reprenant à leur compte ces mouvements mis entre parenthèses par les partis politiques oppositionnels ou subversifs.
Cest en fait en Amérique, qua commencé la dynamique de cette question du MLF et du FHAR. Là-bas, ça sappelait le Womens Lib et le mouvement Gay. Une émeute a duré trois jours à la stupeur à la fois des pouvoirs publics et des émeutiers eux-mêmes. Une alliance militante entre les gays et le Womens Lib a alors été créée. Cest le début du féminisme révolutionnaire. À lépoque, Deleuze avait parlé de cette unité qui existait entre les mouvements révolutionnaires subversifs, surgis brusquement en 71, et dun lien absolument incontournable, et pourtant difficile à analyser, entre la revendication des homosexuels et lécologie.
Les gays, on ne les appelait pas encore ainsi, et les femmes en révolte, avaient le même ennemi, qui était précisément le patriarcat oppresseur, qui persécute le féminin, pas uniquement chez les femmes, mais aussi chez les hommes. En 71, jai vu que les forces de subversion, les forces libertaires, les forces dopposition, pouvaient se rejoindre et former, je ne dis pas une unité, ça cest un mot de lépoque des grands partis officiellement oppositionnels, mais un fer de lance, un front de bataille uni contre un ennemi commun.
Pendant au moins deux ans, je me donne à fond et je fais la passerelle entre le FHAR et le MLF. Le résultat a été des manifestations, des colloques et des prises de parole à létranger, la fondation dautres mouvements en Belgique, en Italie
Il me semble que même à lémergence de ces mouvements, il y a toujours eu une certaine domination entre gays et lesbiennes
Domination, non. Quels que soient les tiraillements quil y a eu entre les gays du FHAR et les lesbiennes du MLF, la question ne sest jamais très sérieusement posée quand il sagissait danalyses ou dalliances au coup par coup contre des oppressions communes. Jai moi-même noué des liens très chaleureux envers les uns et les autres et cela a toujours été une joie pour moi dassister à ce type de contacts. Cela a dailleurs même abouti à me faire poser un paradoxe : "il y aura peut-être un jour, la réconciliation des sexes grâce à lhomosexualité".
1999 est lannée du PACS et de la parité. Quelles ont été vos positions respectives ?
Jai beaucoup applaudi le PACS. Jai participé à la campagne pour le PACS. Il était temps de mettre ça en activité. Lorsque deux personnes du même sexe vivent ensemble et que, à la mort de lun deux, tout le travail quils ont fait ensemble et qui a porté tel ou tel fruit revient à la famille du défunt, que lautre na aucun droit et peut se faire mettre à la porte comme un malpropre,
Quelles que soient les petites astuces juridiques qui peuvent être tentées, comme par exemple la fameuse tontine, suggérée par les arcadiens, tout cela na rien daussi fort que la reconnaissance officielle du couple unisexe, qui, dune part, résout cette injustice et dautre part, établit une reconnaissance officielle à un état de fait qui existe en milliers et milliers dexemplaires. Quel que soit léclat qui existe dans la culture, dans les médias, quelle que soit cette reconnaissance du phénomène gay, tout cela continue dêtre occulté. Rien que de voir les slogans que braillaient ou affichaient les ennemis du PACS, je me suis régalée dobserver ce quil y a de plus bas et dangereux dans lobscurantisme qui règne encore dans ce monde.
Pour ce qui concerne la parité, je nai jamais voulu faire campagne pour. Elle est admise aujourdhui. Très bien, je nai rien à dire. Puisque cest considéré comme une nouvelle victoire des femmes, ce nest pas moi qui vais brailler contre. Mais, je nai jamais voulu participer à cette entreprise parce que jestime quil y a un danger dans le fait que, précisément dans cette société dinégalité, cest une concession de proclamer quon peut se reconnaître comme égales, au lieu de démolir un système. En quelque mots, je dirais que le fait, pour les femmes, dêtre à tel ou tel levier du pouvoir, à tel ou tel siège selon un pourcentage ou un autre dans les partis, cest diviser les femmes plutôt que de les unir. En fait, chacune sunit avec le parti qui lui donne un siège ou un levier de commande. Elle se reconnaît dans une parcellisation du pouvoir patriarcal, au lieu de sunir avec les autres contre ce même pouvoir patriarcal.
Le mouvement féministe français ne souffre-t-il pas dune forme de ghettoïsation ?
La ghettoïsation était une question qui pouvait se poser dans les années 80. À lheure actuelle, il sagit dautre chose. La ghettoïsation ne concerne que les types de luttes qui ont été enfermées dans un cercle trop étroit pour pouvoir sélargir avec lévolution historique. Or, lévolution historique apporte dautres perspectives, dautres formes de lutte qui nont plus rien avoir avec le ghetto. Bien avant 70, à lépoque des premières vagues du féminisme, tout ce qui a été autrefois apporté par la lutte des femmes, dans un contexte tout à fait différent et dont les éléments peuvent paraître aujourdhui dépassés ou faire sourire, comme le Modern-style ou les bijoux de Sarah Bernard, continue à exister et nourrir les luttes dans lesquelles nous sommes engagées. Je ne peux pas prévoir exactement les modalités, mais je sens très bien ce qui se passera. De toutes manières, on sera toujours confronté à la question primordiale : savoir si cette société dinégalité pourra se maintenir sous un pouvoir dargent, comme elle se maintenait autrefois sous un pouvoir dictatorial ou impérialiste. La conquête, lexpansion des territoire, etc., ont été remplacés non seulement par largent, mais par un mode particulier de largent qui est la spéculation, remplaçant la production. Voilà les grandes questions qui vont se poser dans le prochain siècle, et pour lesquelles les femmes devraient organiser de nouveaux combats et ouvrir de nouveaux champs de bataille.
Que pensez-vous des mouvements des jeunes féministes ? Ny a-t-il pas eu des problèmes de transmission entre les générations ?
Dautres formes de luttes apparaissent à partir du moment où dautres ont disparu. Cest incroyable le nombre de choses qui existaient et qui semblaient aller de soi dans ma jeunesse et qui maintenant sont complètement passées et démodées ! Il nest plus questions délever les filles pour un certain type de métiers féminins, ou de penser que le mariage est la seule carrière qui leur est ouverte. Ces choses-là sont complètement et fort heureusement disparues.
Je pense que les luttes des femmes qui vont être prioritaires dans le siècle à venir, seront pour maintenir le facteur dhumanisation, dhumanité. À lâge cybernétique et numérique, il faudra lutter pour ne pas remplacer les animaux par des créatures transgéniques et les humains par des robots. Je crois que si les femmes ont une priorité à envisager dans le monde qui vient, cest précisément celle de la solidarité qui est lautre nom de la convivialité. Cest précisément cette option que le foudroyant développement de la technologie risque de remettre en cause, en déshumanisant lespèce à laquelle nous appartenons.
Quant à la transmission, il faut considérer quelle se fait de manière subtile. Aujourdhui, je pourrais déterminer non pas des résurgences, mais des résultats, des conséquences concrètes du féminisme socialiste idéaliste du XIXe siècle. Ils ont lair dêtre complètement dépassés, mais peuvent dicter certaines formes de réaction et de luttes de lépoque moderne. Nous sommes beaucoup plus dépendants de ce que nous croyons du passé. Je pense, par exemple, à Louise Michel qui nest pas une désuétude, ni un bibelot sur une étagère. Au moment de la lutte pour lindépendance en Nouvelle Calédonie, jétais heureuse de pouvoir écrire un livre sur elle, tellement ce quelle avait dit et examiné, réapparaissait sous une lumière neuve, dune actualité sensationnelle. Cela me faisait dire , "elle a inventé et écrit un livre dune science qui nexistait pas encore : lanthropologie." Son ouvrage sur la culture kanak a complètement été ignoré. Voilà un exemple parmi beaucoup dautres.
Vous avez écrit, en début dannée, un manifeste sur le sexocide des sorcières. Existe-t-il un lien entre ce que vous venez de dire et le livre que vous venez de publier ?
Un lien certain existe entre ces considérations historiques et mon dernier livre qui sappelle "Le sexocide des sorcières". Je veux souligner comment ce quon a appelé la chasse aux sorcières, qui a duré deux siècles, les siècles de Renaissance et dâge classique, et non de Moyen Age comme le croit le public, représente un lien direct avec un très ancien complexe du patriarcat : le rêve du monde sans femmes. De ceci est né un plan institutionnel, qui évidement na jamais pu sinstaurer mais qui senracine déjà en Grèce où certains poètes se lamentent de penser quil faut passer par une femme pour avoir des fils
Il existe un vieux phantasme de labsence de lautre, dun univers qui serait le même, la culture du " logos ", ce que jappelle la culture du " phallo logos ". Lautre, cest la femme, et lautre a quelque chose de tellement insupportable quon rêve de le voir disparaître, bien quon soit bien obligé daccepter quil soit là. Cest ce vieux phantasme qui est à lorigine de ces deux siècles de massacres absolument insensés, plus que délirants, qui ont dabord consisté en une extermination des sorcières et ensuite, plus simplement des femmes elles-mêmes. Les deux grands inquisiteurs ont publié "les sorciers sont peu de chose". Ça signifie quoi ? Nous seuls (les hommes) sommes les véritables croyants. Toute femme est, à lorigine, une sorcière et tout le féminin doit être éliminé. Dans larchevêché de Trèves, les femmes étaient mises à mort à partir de lâge de sept ans, et sur cette rive, la rive droite du Rhin, les hommes se plaignaient davoir à traverser des pays et des pays pour arriver à trouver une épouse
Il sagit là dun véritable désir de mort qui se concrétise non pas pour une chasse à, mais par une extermination de, cest-à-dire un génocide, un génocide de quoi ? Un génocide du sexe. On voit dailleurs réapparaître ce phénomène, à lheure actuelle dans les pays intégristes, et en particulier chez les Islamistes. Dans ces pays, il ne sagit même plus de parler des femmes comme de sorcières, mais de pécheresses, de tentatrices, dorganes de Satan. Le mot Satan est tout à fait utilisé par les Talibans et les Mollahs : toute femme est susceptible dêtre une tentation de péché, donc le féminin doit être complètement éradiqué. Jai volontairement fait publier en appendice de mon livre, les quinze commandements des Talibans.
Jai introduit en 71 le mot " phallocrate " dans la langue française, je voudrais bien quaujourdhui celui de " sexocide " y soit également reconnu.
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