penelopes@penelopes.org III 29 septembre 2001

Recherche : par date / sujet


La révélation
Témoignage de Lilian Lazar* sur Simone de Beauvoir

Lilian Lazar, auteure, professeure et secrétaire générale de la Société Internationale Simone de Beauvoir nous livre son témoignage sur Simone de Beauvoir : la découverte de cette écrivaine à travers l’Amérique au jour le jour, puis la révélation à la lecture du Deuxième Sexe . Pour Lilian qui s’est toujours sentie l’âme d’une suffragette, l’impact de cette auteure sur sa personnalité et sa vie est forte. Un jour, elle la rencontre…

Ce n’est pas avec Le Deuxième Sexe que j’ai découvert Simone de Beauvoir, mais avec L’Amérique au jour le jour. Pour mon voyage aux Etats-Unis, ma tante m’avait offert ce livre et j’ai été tout de suite fascinée par les observations pénétrantes de l’auteur, même si elles n’étaient pas très récentes. Vu que J’avais beaucoup aimé ce livre, j’ai voulu lire autre chose que Simone de Beauvoir avait écrit. Je me suis rappelé que ma mère avait été plongée dans la lecture du Deuxième Sexe et qu’elle avait même mis une couverture sur le livre, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Intriguée, je lui avais demandé pourquoi elle avait couvert ce livre. Elle m’avait répondu : pour le protéger. Plus tard, je me suis demandé si cela avait été la vraie raison, quand j’ai appris le scandale que ce livre avait provoqué. Bien des années après, je l’ai lu avec d’autant plus de curiosité et d’íntérêt…

Un soutien… et un sujet de thèse
Ce fut une révélation ! Toute jeune fille, je m’étais toujours senti une âme de suffragette (comme disait ma mère) et voilà que Beauvoir confirmait mes aspirations, mes doutes et mes espoirs. Lorsque je me suis mariée et que j’ai eu une famille, j’ai décidé de continuer mes études et d’enseigner, malgré les insinuations de mon entourage que je ferais mieux de m’occuper seulement de ma famille. Mais j’étais déterminée et il me semblait que Beauvoir me soutenait dans mes efforts. Quand le moment fut venu de choisir un écrivain pour ma thèse de Doctorat à Columbia University, c’est sans hésitation que j’ai choisi Simone de Beauvoir. Elle m’avait aidée toutes ces années à mieux me connaître et à me rendre plus consciente de ma condition féminine. D’une petite jeune fille “ rangée ” et timide, elle m’avait conduite à affirmer ma personnalité. Mes parents m’avaient toujours soutenue dans mon désir de faire des études et d’avoir une profession. Une fois mariée avec des enfants, ma belle-famille américaine était moins enthousiaste…

La rencontre
Alors que j’écrivais ma thèse sur Le Concept de la liberté dans la fiction de Simone de Beauvoir, j’avais bien des questions, des doutes, des hésitations. J’avais entendu dire que Simone de Beauvoir accordait des entretiens aux étudiants qui faisaient une thèse sur son œuvre. Je décidai de tenter ma chance… Je lui écrivis une longue lettre où je lui parlais de mon projet, de mon travail, de ma vie, de la maladie de mon père qui était mort juste un an après Sartre. Quelle fut ma surprise de recevoir dans le courrier une missive avec une écriture de patte de mouche sur une feuille de papier quadrillé avec en bas la signature de Simone de Beauvoir ! Elle me demandait de l’appeler un jour de la semaine à dix heures du matin. Avec le décalage horaire d’outre-Atlantique, cela voulait dire quatre heures du matin. Peu importe ! Je n’aurais pas dormi de la nuit à la pensée de parler de vive voix à l’écrivaine qui avait eu une telle influence dans ma vie. Au bout du fil, j’entendis une voix un peu rauque … c’était celle de Simone de Beauvoir.
Le rendez-vous fut convenu pour quelques mois plus tard afin de me permettre de prendre un congé sabbatique. J’eus ainsi la joie et le privilège de rencontrer Simone de Beauvoir deux fois. La dernière fois cinq semaines avant sa mort, en mars 86. Elle m’est apparue détendue, alerte, pleine de vivacité et d’énergie. J’étais loin de me douter que quelques semaines plus tard elle disparaîtrait. Nous avions même convenu de déjeuner ensemble quand je reviendrais à Paris. Après mon premier entretien, mon mari m’avait dit : “ Tu parles sans cesse de Simone de Beauvoir, pourquoi ne l’invites-tu pas à déjeuner ? ” J’étais horrifiée par cette suggestion : on n’invite pas à déjeuner l’auteur de la Bible du Féminisme. A ma stupéfaction, c’est elle qui proposa : “ A votre prochaine visite à Paris, on pourra déjeuner ensemble. ” Ce qui fit dire à mon mari : “ Tu vois, j’avais raison… ”

Pionnière, mais pas dépassée
Christine Delphy a remarqué que Beauvoir était considérée trop en avance sur son temps dans les années cinquante et dépassée, ringarde, dans les années quatre-vingt-dix. J’aimerais partager avec vous les impressions de la jeune lectrice que j’étais dans les années soixante quand j’ai lu Le Deuxième Sexe pour la première fois et pourquoi le texte a été pour moi comme pour des millions de femmes, une source d’inspiration dans ma vie et dans mon travail. D’abord Beauvoir a clarifié ce que je sentais confusément et que je ne savais pas exprimer. Elle m’a révélé les causes et les raisons de la dépendance de la femme en expliquant les mythes concernant l’éternel féminin ” qui loin d’être une réalité, est une synthèse des forces économiques, sociales et historiques. Elle a indiqué que le mariage et la maternité n’étaient pas les seules voies ouvertes aux femmes.
Cela semble banal et naturel en l’an 2000, mais dans les années soixante, c’était toujours révolutionnaire. Beauvoir m’a rendu consciente de l’exploitation des femmes à travers les siècles et pourquoi elles ont été exclues du pouvoir et condamnées à des tâches ménagères. Cinquante ans après, certaines féministes ont reproché au Deuxième Sexe d’avoir vieilli. La plupart des analyses de Beauvoir sur la condition féminine me semblent aussi importantes aujourd’hui que hier, car elles sont toujours valides et s’appliquent encore à beaucoup de femmes.

Une anecdote
Pour conclure, je voudrais vous raconter une petite anecdote qui montre une fois de plus combien Simone de Beauvoir était généreuse et humaine. Pour mon premier entretien avec elle, j’avais apporté mon magnétophone car elle m’avait donné la permission d’enregistrer notre conversation. Tremblante et nerveuse, j’étais arrivée à l’heure convenue, et elle m’avait installée sur son confortable sofa. Comme elle était assise en face de moi, je pouvais admirer son pull-over et son turban assortis à ses yeux. Elle répondait longuement à mes questions en parlant très vite et je dus me mettre à l’évidence que j’étais incapable de prendre des notes. “ Heureusement, me dis-je, j’enregistre tout sur mon magnétophone. ” Au bout de 45 minutes, je vérifiai le bouton d’enregistrement. Dans ma nervosité, j’avais mal appuyé et rien n’avait été enregistré… Que pouvais-je faire ? Que pouvais-je dire ? J’étais accablée… Simone de Beauvoir remarqua tout de suite ma mine atterrée. “ Que se passe-t-il ? ” demanda-t-elle. On ne peut pas mentir à Simone de Beauvoir. Je lui avouai mon erreur. Il y eut un long silence, une éternité pour moi. Enfin, elle parla : “ Ah ! vous n’êtes pas la première à qui cela arrive. Posez de nouveau vos questions, mais cette fois-ci, faîtes vite et faîtes attention. ” J’aurais pu lui sauter au cou, mais je me contentais de lui dire merci. Emue et reconnaissante, pour paraphraser le gros titre de Libération après sa mort : “ Femmes, vous lui devez tout. ”, je peux dire aussi “ je lui dois tout ”.


* Liliane Lazar a grandi et fait ses études à Paris. Partie vivre aux Etats-Unis, elle s’y est mariée et a poursuivi ses études universitaires à Columbia University où elle a fait sa thèse de doctorat sur "L'idée de liberté dans la fiction de Simone de Beauvoir". Secrétaire générale de la Société Internationale Simone de Beauvoir depuis 1983, elle participe à tous les colloques de la Société et a écrit de nombreux articles pour les Simone de Beauvoir Studies. Avec Nadine Dormoy, elle a écrit le livre “ A Chacun sa France ” publié en 1990. En 1994, elle a organisé un colloque à Hofstra University, Long Island, N.Y. sur les écrivaines féministes françaises. Elle est professeure de francais à Hofstra University depuis 1987. Elle est co-organisatrice avec Claudine Monteil et Michel Rybalka de la Conférence"De Beauvoir à Sartre et de Sartre à Beauvoir" qui aura lieu à Paris en juin 2003.