penelopes@penelopes.org III 30 janvier 2001

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Geneviève Fraisse
Une intellectuelle dans la cité
Par Michèle Dessenne et Joelle Palmieri

Philosophe, féministe et femme politique, Geneviève Fraisse se définit comme une intellectuelle dans la cité. Une passante-passeuse qui souhaite participer à la construction d'une gauche autrement. Ce n'est ni par opportunisme ni par conviction qu'elle est numéro deux sur la liste de Robert Hue mais, tout simplement, parce que « c'est une chance historique pour les femmes ».

« Quand on voit la difficulté de faire passer l’égalité des sexes, je ne pouvais pas dire non au parti communiste, comme je n'avais pas le droit de refuser le poste de déléguée interministérielle aux droits des femmes, même si l'intermistérialité était aussi essentielle que politiquement injouable », attaque Geneviève Fraisse. Ni universitaire, ni militante au sens étroit de ces termes, cette philosophe entre en 1983 au CNRS où elle travaille sur les fondements philosophiques du féminisme. Une première. Elle deviendra directrice de recherche en 1997. Aujourd’hui, elle se définit comme une intellectuelle " spécifique ", une intellectuelle engagée dans la cité. A ceux qui tentent d’expliquer son parcours par « Ah, vous êtes une universitaire passée à la politique », Geneviève rétorque que l’objet de ses recherches et son engagement constituent deux facettes de la même démarche. « Pour moi, il n'y a pas rupture entre théorie et pratique, objet de recherche universitaire et militantisme. D'ailleurs, si j'ai opté pour la recherche c'est parce que j'étais d'abord une militante dans le mouvement des femmes. »
Fille d'universitaires, " d'intellectuels généralistes engagés à gauche", séduite par le courant maoïste, Geneviève est en rupture avec son milieu. Mai 68 et les années 70 constituent une période rêvée qui ouvre la voie à la cohérence théorie/pratique, pensée/action. « Durant ces années là, souligne-t-elle, les femmes font de l'histoire ». Elles prennent position, elles écrivent, elles agissent contre le fascisme, l'impérialisme. « Elles fabriquent du politique ». Avec les années Mitterrand, le féminisme s'institutionnalise. Geneviève Fraisse se consacre alors à la publication de plusieurs ouvrages (voir bibliographie). L'enjeu de ses recherches : légitimer la nécessité pour les femmes de produire de la pensée alors que les hommes les plus proches du féminisme prônent essentiellement l'action. Parallèlement, des collègues universitaires tentent de convaincre Geneviève qu'elle gâche son talent et ses méninges : son sujet de recherche ne leur apparaît sans doute pas assez valorisant ! Peu encouragée au CNRS, elle s'obstine cependant « à construire un champ d'interrogation et de savoir et à montrer que tout le monde est apte à écouter le même exposé : militant(e)s comme universitaires. » Cette enragée de la pensée reconnaît toutefois, « que malgré une réelle production de théorie critique, les femmes n'ont opéré jusqu’alors aucune rupture épistémologique. »
Son engagement public renaît avec le combat pour la parité, « un déclencheur de féminisme ». « Aujourd’hui, pour moi, la question nouvelle serait ‘‘est-ce que le féminisme par le haut peut être du féminisme pour toutes ?’’ Autrement dit, ‘‘est-ce que ce déclencheur d’égalité par le haut peut être de l’égalité pour toutes ou pas’’ ? Pour Geneviève, la philosophe, la féministe, la femme politique c’est quitte ou double. Elle n’a pas la réponse, l’histoire l’a livrera, mais elle sait poser la question et en montrer l’enjeu. Une question qui renouvelle un débat plus ancien. « J’ai critiqué le débat féminisme bourgeois et féminisme socialiste de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Dans les années 70, ce faux débat, qui fut mené notamment par les troskystes, traversa le mouvement féministe français. La parité ravive aujourd’hui la question. » Car attention, certains pourraient, en même temps, et d’une seule voix, proclamer « Vive la parité et à bas le droit des femmes. » Une tentation à laquelle, par exemple, le gouvernement socialiste pourrait succomber.

Aujourd'hui Geneviève Fraisse est sûre d'être élue députée européenne. Fière et heureuse qu'on soit venu la chercher - « je n’ai rien demandé, rien rêvé » - parce qu'elle a pour projet de « mettre la question des femmes au centre », elle considère qu'il s'agit d'une « chance historique pour les femmes et que mettre en numéro deux une féministe, c'est unique ». Et si on lui demande quel avenir elle envisage pour le PC, elle n'hésite pas à répondre « je ne suis pas pour les communistes mais avec les communistes. (...) Ils m’offrent une tribune, je leur offre la représentativité de mon parcours». Cependant, elle ajoute très vite qu’aucune autre liste n’était en mesure de faire le même genre de pari et « qu’entre les déçus du PS et les fatigués de l'extrême gauche, si je peux être un passeur qui contribue à reconstituer une gauche autrement, tant mieux ». Si l’on ajoute à cela l’amertume des féministes à l’égard du gouvernement, qui, en dehors de la parité n’a mené aucune action en faveur des femmes, la liste ‘Bouge l’Europe’ a des chances de récolter quelques voix supplémentaires aux Européennes.
Pour Geneviève Fraisse, l’Europe en construction constitue une véritable chance pour l’égalité des sexes. Européenne convaincue - elle a dit oui à Maastricht - la féministe est admirative devant le travail du lobby européen des femmes. « A chaque fois que je suis allée au Conseil de l’Europe, j’ai trouvé un rapport du lobby. » Car les femmes ont à dire, à écrire et à faire à propos de tous les sujets. Ainsi se poseront-elles comme des actrices politiques. Ce que le mouvement des femmes en France n’a peut-être pas si bien réussi durant ces dernières années.
Le temps est maintenant venu pour les femmes de « s’engager, valider la notion d’intellectuelle jusqu’alors réservée aux hommes, prendre parti, utiliser tous les moyens de communication, prendre des positions. » En deux mots, fabriquer du politique. « Nous devons enclencher une dynamique, nous mettre en danger, prendre des risques en politique comme dans la pensée. »
Et Geneviève Fraisse boucle la boucle de son engagement, de son identité, du travail incessant entre la théorie et la pratique qui fonde son parcours, son enthousiasme et sa persévérance : « La pensée est un travail politique incroyable mais dans la pensée on peut aussi rester entre soi. Je passe d’un monde à l’autre - de la théorie à la pratique - avec la même attitude : ne pas clore. Avant tout, je suis quelqu’un qui aime la liberté. »