Plus nous sommes présentes sur le net, plus nous le sommes dans les médias
par Joelle Palmieri

Depuis leur création en juin 1996, les Pénélopes ont axé toute leur stratégie sur l'invasion d'Internet. Pourquoi? Internet représente un concept media radicalement différent des médias traditionnels: il est horizontal et transversal. Cela concrétise l'échange, le facilite, le rend plus rapide. Il traverse aussi tous les domaines: politique, économique, social. En ce sens, ce concept rejoint ce qui caractérise le mouvement des femmes: solidarité, échange d'expériences, analyse féministe des sociétés patriarcales et de leurs conséquences sur la vie quotidienne. Cet outil est un enjeu majeur pour les jeunes générations, et en particulier les filles, en terme d'emploi mais aussi en terme d'ouverture sur le monde. En effet, il est international par définition. À ce titre, il sort les femmes de chez elles...

Nous sommes parfaitement conscientes de la mainmise des compagnies privées sur la presse traditionnelle. Nous, les féministes, n'avons aucune chance a priori d'avoir tribune. Ce que nous a permis Internet, c'est la création de notre propre canal de diffusion. Nous pensons que c'est déterminant. Nous ne sommes pas dépendantes d'une instance politique ou d'un pouvoir économique pour émettre. J'irai jusqu'à dire que notre stratégie à toutes devrait consister à avoir notre propre satellite !
L'information et sa circulation est vitale. Internet nous donne ce pouvoir. Internet est aussi une arme (créée par l'armée américaine). Et c'est en tant qu'arme que nous devons le penser. En tant que genre, nous pouvons retourner cette arme contre nos ennemis.
Concrètement, les Pénélopes ont créé très tôt (février 1997) un site d'informations en ligne pour les femmes qui se voulait un centre virtuel d'actualités et d'archives (articles de réflexion, reportages...). C'est parce que nous avions ces contenus qu'en février 1999, Canalweb s'est adressé à nous. Première télévision interactive, il nous proposait le deal suivant: ils mettent à notre disposition toute l'infrastructure technique (techniciens, machines, serveurs...) et nous fournissons les contenus. C'est ainsi que depuis le 28 avril 1999, nous produisons chaque semaine une émission féministe d'une heure!
Ce n'est pas tant la technologie qui nous intéresse, mais l'enjeu qu'elle représente. En étant dans le peloton de tête de l'expérimentation des nouvelles technologies, nous récoltons forcément non seulement un savoir-faire mais une "reconnaissance" publique exceptionnelle. C'est ainsi que nous avons une couverture de presse sans commune mesure avec ce que nous avons connu depuis notre création. Les interviews se suivent: plusieurs articles de journaux et émissions de radio, une émission de télévision grand public (comme sujet principal!) et nous avons obtenu, après une grande bataille, deux pages mensuelles dans l'hebdomadaire de gauche Politis. Maintenant, ils nous mettent en avant pour valoriser leur support! Etc.
Plus nous sommes présentes sur le net, plus nous sommes présentes dans les médias. Par ailleurs, nous savons que de nombreux journalistes cherchent des informations sur notre site (la plupart inédites, du moins en France, car toutes les informations sont sélectionnées dans une perspective de genre).
Si on affirme sa présence en proposant des points de vue inédits, tout en y mettant la forme adaptée, la partie est gagnée! Longtemps les femmes et les mouvements féministes sont arrivées dans les médias sur la pointe des pieds. Cela n'aide pas la diffusion des idées. Nous pensons qu'il faut entrer en force, en étant le plus professionnelles possible: contenu éditorial, graphisme, réalisation, ergonomie de navigation.
Nous pouvons inverser le rapport de force parce que nous avons les contenus et les pratiques. Le tout est de les valoriser. Il faut impérativement avoir une stratégie offensive, voire agressive. Nous n'avons rien à perdre, tout à gagner! C'est ainsi que nous pourrons changer l'image des femmes dans les médias: en tant qu'actrices (auteures, conceptrices, artistes, réalisatrices....), en tant que sujet (vie quotidienne, politique, travail, violences...), en tant que public.
Nous participons aussi à des débats larges comme la lutte contre la mondialisation, le développement d'économies alternatives ou encore la lutte contre les violences. Cela aussi permet une meilleure visibilité, d'être en contact avec le genre masculin et de le convaincre de l'évidence politique que représente la dimension du genre dans toutes les analyses et les luttes. Et nous gagnons des points!
Cela ne fait vraiment pas partie des priorités gouvernementales de la France de soutenir l'appropriation d'Internet par les groupes de femmes. Les Pénélopes sont toutes bénévoles.
Pour accroître les opportunités pour les femmes et les groupes de femmes de se brancher et d'utiliser Internet efficacement, il faudrait entre autres: · faire du lobbying · axer sur l'utilisation d'Internet sur le lieu de travail · développer l'accès d'Internet dans les lieux communautaires: bibliothèques, maisons de la jeunesse, écoles · former gratuitement à l 'utilisation d'Internet pour démystifier l'outil et surtout pour en montrer l'utilité (entre autres pour l'ouverture sur le monde).