Simone de Beauvoir, le mouvement des femmes,
Un témoignage
par Claudine Monteil*
version anglaise
En 1948, tandis que la France se remettait des blessures de la deuxième guerre mondiale, ma mère, une jeune agrégative, souhaita préparer un doctorat pour devenir professeur d'université en chimie. Elle épousa la même année un jeune mathématicien. En guise de cadeau de mariage, un mathématicien plus âgé lui dit qu'elle devait abandonner tout projet de carrière pour se consacrer à celle de son mari. "Merci pour votre conseil que je suivrai point." lui répondit-elle.
Un an plus tard elle acheta en librairie un ouvrage qui suscitait une grand scandale en France, le premier tome du Deuxième Sexe . Elle s'allongea et enceinte de moi, en commença la lecture. Soudain, elle comprit que dans cette ville, Paris, elle n'était enfin plus seule. Elle avait le droit de poursuivre sa carrière comme elle l'entendait. Elle se sentait à présent forte et devint, comme elle l'avait souhaité, une femme professeur d'université en chimie.
Vingt ans plus tard, je sonnais à la porte de Simone de Beauvoir. Mes jambes tremblaient et mon cur battait fort. Lorsqu'elle ouvrit la porte, je ne savais pas que j'allais revenir dans ce lieu régulièrement et me lier d'une amitié avec elle qui dura jusqu'à sa disparition, en 1986.
Le Mouvement des Femmes commença en 1969, un an après les événements de mai 1968. Le 26 août 1969, huit femmes se rendirent à l'Arc de Triomphe pour déposer des fleurs sur "la tombe de de la veuve du soldat inconnu".
Quelques mois plus tard je rejoignis le mouvement des femmes. Nous nous réunissions aux Beaux-Arts dans une ambiance joyeuse et décontractée qui contrastait avec le sérieux compassé des groupes post-soixante-huitard. Un soir, Anne, qui devait fonder par la suite la Ligue du Droit des Femmes avec l'auteure du Deuxième Sexe, me proposa de venir à une réunion qui se tenait le dimanche suivant chez Simone de Beauvoir: "Et sois à l'heure!" m'avait-elle prévenu. "Simone n'aime pas que l'on soit en retard."
Le dimanche suivant, fin 1970, j'arrivai au 11 bis rue Schoelscher à 17h précises. Je me sentais intimidée. Je venais d'avoir vingt ans, et Simone avait déjà franchi le cap de la soixantaine. Elle ouvrit la porte, me sourit, puis s'exclama: "Vous êtes en retard!". En réalité je ne l'étais point. Mais son affreux petit réveil qu'elle plaçait sur son bureau face à elle avançait toujours de cinq minutes.
Rien ne rendait Simone plus nerveuse que la notion du temps, garante de sa possibilité d'écrire.
Les quelques femmes du Mouvement qui participaient à ces réunions se trouvaient déjà là. Dans cet immense studio de peintre , composé d'une grande pièce et d'immenses fenêtres donnant sur la rue Schoelscher et le cimetière Montparnasse, deux sofas et deux fauteuils jaunes étaient posés sur une moquette mauve. Il était délicat de s'asseoir sur l'un des sofas, où trônait un masque égyptien au regard immobile et mystérieux, offert par Nasser.
Contre les fenêtres, face aux sofas, étaient rangées des poupées des différentes régions du monde, donnant l'impression qu'un régiment d'yeux fixes vous observaient.
Assise dans l'angle formé par les deux sofas, Simone était vêtue d'une de ses tuniques de soie et du bandeau de la même couleur. Autour d'elle se retrouvaient outre Anne l'avocate Gisèle Halimi, Christine Delphy, sociologue, directrice des Nouvelles Questions Féministes, et qui prépare un colloque international à Paris en janvier 1999 pour le cinquantenaire de la publication du Deuxième Sexe , Monique Wittig, auteure notamment du très beau livre Le Corps Lesbien, Delphine Seyrig, habillée en pantalons et non plus en robe longue comme dans l'Année dernière à Marienbad, Maryse L., active à présent dans la défense de l'environnement, Claude, une journaliste française, Annie S, haut fonctionnaire, Annie C, écrivaine, Cathy, poétesse, Liliane Kandel, sociologue et aujourd'hui membre du comité des Temps Modernes .
Tous les regards et les propos convergeaient bien sûr vers Simone de Beauvoir.
J'attendais d'elle de nous transmettre son savoir et son expérience. Mais à ma grande surprise, elle interrogeait l'une, puis l'autre, sur la meilleure campagne à mener pour la libéralisation de l'avortement. Agée de 20 ans, j'étais venue écouter cette dame de 62 ans. Et voilà qu'elle me demandait à mon tour mon opinion sur ce sujet.
Elle intervenait ensuite, réagissant parfois vivement, mais toujours avec respect. L'âge importait peu. De même elle ne mentionnait jamais l'un de ses livres. Nous nous sentions traitées d'égale à égale. Mais il fallait réagir aussi vite qu'elle.
Vers 19h, Simone de Beauvoir se crispait soudain. Il était pour elle l'heure de rejoindre Sartre. Nous quittions alors son studio, heureuses, mais épuisées. Malgré son âge avancé, sa vivacité restait intacte.
Ce fut ainsi que dimanche après dimanche, nous avons, en petit comité, préparé les différentes manifestations qui devaient conduire à une libéralisation de la loi sur l'avortement et à une amélioration de la condition des femmes en France.
En 1970, le mot "avortement " était tabou. Dans ma famille, universitaire et progressiste, j'avais rarement entendu prononcer ce mot qui incitait la peur. En 1943, la gouvernement de Vichy avait puni de la peine de mort une femme qui pratiquait des avortements clandestins. L'avortement était toujours considéré par la loi comme un crime. Et chaque année, comme le rappelle Simone de Beauvoir dans Tout Compte Fait , des centaines de milliers d'avortements clandestins étaient pratiqués en France dans des conditions si dangereuses que certaines femmes restaient mutilées à vie ou en mourraient.
Pour briser ce silence et ces injustices, nous avons décidé de créer un événement choc qui obligerait les médias à parler du sujet. Chez Simone nous avons rédigé un Manifeste dans lequel nous déclarions que nous avions eu un avortement. Outre Simone, et de nombreuses femmes inconnues, des personnalités, notamment des actrices comme Catherine Deneuve et Delphine Seyrig, le signèrent. Bien que n'ayant pas eu d'avortement, je le signai également, par solidarité.
La publication le 4 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur du "Manifeste des 343 " suscita un scandale extraordinaire. Les radios, la télévision, les journaux, furent obligés de prononcer le mot interdit. Notre initiative fut un succès immédiat, même si plusieurs femmes signataires connurent des problèmes sur leurs lieux de travail. Simone accepta de donner un entretien inséré dans le même numéro de l'hebdomadaire dans lequel elle expliqua les raisons de notre acte.
Ce fut le début d'une action qui dura des années pour enfin réussir à faire modifier la loi: manifestations, soutien dans des procès contre des femmes jugées pour avoir eu un avortement. La société française se sentit enfin concernée par l'injustice de cette loi moyennageuse.
Dans le même temps, nous nous sommes attaquées aux questions concernant le viol, les femmes battues, les jeunes filles mères célibataires, les salaires inégaux et les emplois réservés aux hommes. Des femmes purent enfin accéder à des métiers où elles n'étaient pas acceptées: ingénieurs, chercheurs scientifiques, préfets, juges, médecins, pilotes de ligne, etc.
Simone de Beauvoir, qui a participé chaque jour à notre mouvement, nous a donné une jeunesse extraordinaire. Avons-nous, de nôtre côté, réussi à lui offrir, à travers ces combats menés ensemble, une deuxième jeunesse? Je l'espère.
*Claudine Monteil est l'auteure du livre Simone de Beauvoir, Le Mouvement des Femmes, Mémoires d'une Jeune Fille Rebelle (éditions Alain Stanké, Montréal 1995, et éditions du Rocher, Paris 1996). Dans cet ouvrage elle raconte son engagement au côté de Simone de Beauvoir dans le mouvement des femmes, son amitié avec l'écrivaine jusqu'à sa disparition en 1986 et avec sa famille, en particulier avec sa sur, la peintre Hélène de Beauvoir, ainsi que ses rencontres avec Jean-Paul Sartre.