Témoignage sur Simone de Beauvoir et le Deuxième Sexe
par Jacqueline Feldman*
Je ne me souviens plus comment j'ai entendu parler du Deuxième Sexe pour la première fois. Mais je sais que ce livre avait odeur de scandale. Il bousculait de sacrés tabous (ou des tabous sacrés). L'approcher était donc difficile. Dans les bibliothèques publiques, il existait alors un "Enfer", qui comprenait, je suppose, en majorité des ouvrages "à ne pas mettre entre toutes les mains", autrement dit, considérés comme pornographiques. C'était là que se trouvait ce livre. Cela signifiait qu'au lieu de se servir soi-même dans les rangées, il fallait demander le livre. J'étais une adolescente mal dans sa peau, et je reculai devant l'épreuve qui aurait consisté à demander, publiquement, dans une bibliothèque publique, un livre classé à l'Enfer.
Heureusement, dans le groupe d'amis que je fréquentais pendant mes études, un camarade me passa le livre. Nous étions tous de gauche, en principe égalitaires en ce qui concernait les femmes, nous nous voulions progressistes, luttant contre les morales hypocrites bourgeoises. Nous nous sentions à l'"avant-garde" de la société. C'est dans ce contexte que ce livre pouvait ainsi circuler. Et pourtant, il faut noter ce point qui, aujourd'hui, apparaît incroyable: le camarade qui possédait ce livre et me l'a prêté m'avertit que certains passages le faisaient "vomir". C'est dire la charge d'affects qu'il comportait.
Ainsi mise en garde, je lis le livre avec passion. J'y trouvai exactement ce dont j'avais besoin: une énonciation théorique des problèmes d'identité féminine auxquels je m'affrontais. Ce qui m'a le plus frappée dans ces deux gros volumes, et dont j'ai toujours gardé vif le souvenir, se rapporte d'une part à la sexualité et d'autre part à l'intelligence des femmes, deux thèmes qui m'importaient. Je fus impressionnée par les exemples que citait de Beauvoir sur l'ignorance sexuelle des femmes et le choc qu'avaient subi de jeunes épouses, lors de leur nuit de noces.
La sexualité était terriblement taboue à l'époque, et je souffrais moi-même d'une grande ignorance à son sujet. Nous n'en parlions pas entre filles, ni dans ma famille, avec ma soeur ou ma mère. Une fois, une camarade de lycée avait admis avec une franchise - nous étions entre filles - qu'elle ne comprenait rien aux blagues (salaces) qu'aimaient raconter les garçons de notre âge. Cette franchise m'avait fait du bien. Car tel était aussi mon cas. Je souffrais de surcroît d'une tendance à rougir qui mettait le comble à mon désarroi. Dans cette situation d'ignorance quasi-absolue - nous avions eu seulement droit, dans notre lycée de filles, et encore, il s'agissait d'une innovation osée, à un cours sur la reproduction des oursins - nous nous sentions terriblement dépendantes du bon vouloir de nos camarades garçons qui étaient supposés nous initier. Le livre d'une femme qui révélait et dénonçait cette ignorance, qui "osait" parler ouvertement de "ces choses" autrement réservées à (et considérablement déformées par) la pornographie - d'où sa place dans l'Enfer des bibliothèques et quelques réactions bien connues de certains mâles célèbres -; ce livre a représenté un moment essentiel où la chappe du secret a commencé enfin à se soulever, nous permettant d'envisager de connaître, et d'être présente dans l'échange sexuel.
Le deuxième thème était celui de la difficulté pour une femme de s'affirmer intelligente. Là encore, le texte de Beauvoir venait expliciter une situation que je vivais dans le malaise: il se trouve que j'avais l'intelligence des mathématiques, ce qui apparaissait très particulier pour une femme. Au lieu de pouvoir développer en toute sérénité cette intelligence, j'avais affaire aux réactions sociales autour de moi, qui, soit m'encensaient - « je n'étais pas une femme comme les autres », - soit au contraire se défiaient de moi - « je n'étais pas une "vraie" femme, de celles qui sont aimées pour leur "féminité" ». J'étais ainsi conduite à édulcorer, quand je me présentais, le choix de mes études, de crainte de faire peur.
Or, je trouvais décrit par de Beauvoir cette difficulté particulière de la femme intelligente et son malaise face à des mâles qui se trouvent menacés dans leurs prérogatives. Il faut aussi souligner que les hommes n'étaient pas seuls en cause, mais aussi celles des femmes qui, acceptant docilement leur statut traditionnel, se trouvaient aussi menacées par celles qui faisaient d'autres choix de vie et de personnalité.
Beauvoir a beaucoup compté dans ma vie, pour l'image de femme indépendante qu'elle donnait, ayant le courage de vivre "librement" l'amour - comme on disait alors - et manquant délibérément au rôle qui était censé définir en premier la femme, celui de mère. Je manquais terriblement de modèles de femme auxquels je puisse m'identifier. Je n'avais rencontré jusque-là à respecter et admirer qu'un ou deux professeurs dans mon lycée, où la plupart des enseignantes représentaient à mes yeux des modèles caricaturaux à éviter. Simone de Beauvoir a ainsi été longtemps pour moi un astre lointain, dans la sphère de la notoriété publique, de laquelle je me trouvais fort éloignée. Elle satisfaisait l'idée que je pouvais me faire d'une femme moderne, indépendante. Il faut bien l'avouer, le fait qu'elle eût un compagnon, des histoires d'amour, la distinguait pour moi radicalement de l'image des vieilles filles rabougries ou ridicules que j'avais si souvent rencontrée parmi mes professeurs de lycée. Cétait cette image-là qui me faisait m'inquiéter de mon intelligence, puisqu'il semblait qu'elle risquait de me faire échouer en amour. Simone de Beauvoir montrait qu'il était possible d'être à la fois intelligente et d'avoir des histoires d'amour.
Dans le dénuement où je me trouvais - c'était le vide, au niveau féministe - je lui ai écrit une fois pour tenter de la rencontrer. J'habitais alors à l'étranger, et j'ai même sacrifié une invitation amoureuse à laquelle je tenais par ailleurs beaucoup pour être disponible.. Elle refusa, ce que je comprends bien: elle devait être énormément sollicitée. Mais elle me répondit, rapidement griffonné, un mot où elle m'encourageait à continuer dans ma voie. C'était gentil, il paraît qu'elle répondait ainsi à toutes les lettres.
Plus tard, lors des journées de la Mutualité qui marquaient l'apparition du mouvement de libération des femmes aux yeux de tous, nous l'avons vu se joindre à nous, et participer anonymement à ce grand rassemblement de femmes qui marquait une nouvelle étape du combat. On tenait alors à marquer la solidarité, l'égalité, à éviter toute marque d'inégalité, de quelque nature qu'elle soit. Aussi avait-t-on supprimé la tribune où, dans les réunions habituelles, les "personnalités" discourent, pour faire entendre des témoignages de divers groupes de femmes, sur différents thèmes (notre groupe y alla d'un sketch sur le travail ménager). En grande dame, de Beauvoir avait accepté de s'asseoir, en toute simplicité, par terre, comme tout le monde. Il y eut par la suite la possibilité de l'approcher d'un peu plus près, ce à quoi nous aspirions toutes. Mais la cohue qui se pressait autour d'elle me fit me tenir à l'écart.
Avec le surgissement du mlf, j'étais devenue plus offensive - je n'étais plus seule -et j'avais durci l'examen critique de la situation: comme je l'avais écrit alors, il fallait bien constater que, toute célèbre qu'elle soit, de Beauvoir restait, aux yeux du monde, le numéro deux dans la sphère intellectuelle et politique française.
Il se pourrait pourtant qu'aux yeux de l'Histoire, à long terme, elle gagne sur Sartre: si l'Histoire se met à prendre réellement en compte le féminisme et son impact sur la société. Car là, nul doute qu'elle occupe une place qui reste la plus grande.
6/1/1999
* Jacqueline Feldman. 62 ans. Directrice de recherches au CNRS. Physicienne et sociologue. Co-création du groupe Féminin Masculin Avenir (Anne Zelenski, Christine Delphy, Emmanuelle de Lesseps, et d'autres) en automne 1967. Co-initiatrice (avec Anne Zelenski) du numéro de Partisans "Libération des femmes, année zéro". Co-création du groupe "femmes mariées" au sein du mouvement de libération des femmes (témoignages sur l'accouchement et sketch sur le travail ménager aux journées de la Mutualité, 1972). Deux livres aux éditions Tierce: La sexualité du Petit Larousse ou le jeu du dictionnaire ;Voyage mal poli à travers les savoirs et les sciences.