Hommage d'une militante algérienne à Simone de Beauvoir
par Djemaâ Dgoghlal
Compagne de lutte des Algérien-ne-s dans la Guerre dIndépendance, Simone de Beauvoir a aussi été, sans le savoir, celle dune adolescente qui ne trouvait pas déchappatoire au sombre avenir quon lui réservait.
Ma tribu paternelle et ma tribu maternelle ne sont pas uniquement composées de femmes et d'hommes qui ont permis ma naissance, ce sont, aussi, des êtres à la fois semblables aux autres tribus et exceptionnels par les fortes personnalités qui en émergent, autant que celles qui sont bâillonnées. Mon lieu de naissance est un point situé dans les montages des Aurès, dont la situation géographique fut un lieu historique très ancien, pour ne citer que certains noms connus en Occident : de Massinissa, Djugurtha, la Kahina (princesse des Aurès qui tint tête aux invasions islamiques en 630-647), à Benboulaid et Laghrour Abbas (1/11/54). Ma curiosité m'a appris que ce furent les femmes qui permirent et contribuèrent aux défenses militaires, durant toutes les époques, et ce furent elles qui subirent dans leurs chairs les invasions. L'Histoire ne retint que les faits masculins. D'où mon adhésion, très tôt, à " l'existentialisme " donc à Simone de Beauvoir.
En effet, dès le début de la Guerre d'Indépendance de l'Algérie, ma famille, en Algérie et en France, prit part à cette Libération. C'est ainsi que j'entendis parler, chez mes parents, de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, avec bien d'autres noms. Agée de six ans mais très curieuse, ce furent des noms de militantes et de militants contre le colonialisme et le fascisme que ma mémoire enregistrait. Cette mémoire fut très tôt sollicitée par l'exil, imposée par l'émigration d'Algérie de mon père en décembre 1953, à cause d'un litige patrimonial familial, et notre regroupement familial forcé en décembre 1954. Mon immersion dans la société française et les problèmes liés à la lutte clandestine face à la répression policière me transformèrent en adulte précoce.
Ma découverte personnelle concernant ces " amis libérateurs ", comme les nommaient mes parents, eut lieu en 1961 à l'Institution Notre-Dame (Besançon), où j'étais lycéenne. Grâce à mon amie Anny (élève de première, moi en cinquième) qui me prêta Le Deuxième sexe, les faits et les mythes I, je finissais la lecture clandestine du Rouge et noir de Stendhal, interdit avec d'autres ouvrages dans l'enceinte de l'établissement, fréquenté par les filles de la bourgeoisie locale. La révélation s'opéra immédiatement, chaque mot irradiait mon être. Je lisais et relisais : " après les avoir mutilées, on les asservit à des lois contre nature : mariées contre leur cur, on veut qu'elles soient fidèles et le divorce même leur est reproché comme une inconduite. On voue à l'oisiveté un grand nombre d'entre elles alors qu'il n'y a pas de bonheur hors du travail. Cette condition indigne Stendhal et il y voit la source de tous les défauts qu'on reproche aux femmes... " (1), je compris que " l'esprit " n'avait pas de sexe, il appartenait au genre humain, à l'universalité dont je me revendiquais !
1962-1963 : l'Algérie indépendante, mon père exigea mon départ pour mes Aurès natales, où je devais apprendre à écrire l'arabe officiel que je parlais sans réel plaisir, préférant communiquer en chaoui au sein de ma tribu et dialoguer en français avec l'extérieur. Sartre et Simone de Beauvoir m'élevaient au statut d'individu à part entière, alors que la culture arabe et sa religion, l'Islam, m'assignaient un rôle d'objet. J'eus aussi pour mission de contribuer au reboisement des Aurès brûlées par le napalm déversé par l'aviation militaire française, dès novembre 1954, sur ordre de François Mitterrand (2) (ministre de l'Intérieur à l'époque). Là, je découvris une misère matérielle indescriptible, avec une envie de vivre, une rage d'effacer les méfaits de 132 ans de colonialisme et de 8 années de guerre, chez toutes les générations, dans tous les milieux. Je fus entraînée dans ce tourbillon. Pourtant je relevais que, pour la majorité des Algériens, la mixité n'était pas un mode de fonctionnement serein, je cherchais les causes invisibles de ce malaise, car les codes je les avais appris dans mon milieu. Pour répondre à mes nombreuses questions une professeure algérienne, éprise de culture française, me prêta La Force des choses de Simone de Beauvoir. A seize ans je découvris : " ... beaucoup d'hommes vivent dans un si extrême dénuement que le mariage, donc la femme, leur sont interdits. Leur ventre crie, et puis, habitués au voile et à la réserve des Musulmanes, une femme qui s'étend sur le sable, seule, demi-nue est une femme offerte, c'est une femme à prendre (3) ", leurs problèmes et leurs agressions verbales et physiques ne se pratiquaient pas seulement sur les plages.
1965 : retour à Besançon. Malheureusement les finances familiales ne permettant pas de payer deux scolarités dans un lycée privé (le contrat avec l'Etat n'existait pas encore), étant l'aînée des filles, j'intégrais la vie professionnelle en laissant la place à ma cadette. Mes formes féminines et mon caractère indépendant s'affirmaient de jour en jour, il fallait vite " me dompter ", comme l'exigeait la culture familiale. Ma mère, ma sur et ma belle-sur furent sollicitées par les mâles du clan pour participer à mon contrôle et à ma soumission, toute pensée et comportement qui signalaient un désir d'émancipation, d'autonomie et de révolte devaient être signalés et étouffés. En cachette je repris contact avec Anny pour bénéficier des ouvrages de sa bibliothèque familiale bien enrichie. Elle me prêta Les Chemins de la liberté : l'âge de raison de Jean-Paul Sartre. La phrase : " déjà des morales éprouvées lui proposaient discrètement leurs services : il y avait l'épicurisme désabusé, l'indulgence souriante, la résignation, l'esprit de sérieux, le stoïcisme, tout ce qui permet de déguster minute par minute, en connaisseur, une vie ratée (4) " devenait mon crédo. Mon monde méditerranéen s'octroyait des religions qui lui promettaient un paradis éternel afin d'accepter la vie ratée d'aujourd'hui. L'explication de son ancrage à Dieu se trouvait là. Exigeante, je cherchais d'autres sources pour répondre à mes interrogations. Lors d'un marché, pendant que maman choisissait les denrées alimentaires, je feuilletais celles d'un bouquiniste. Je découvrais un livre de poche au prix abordable, c'était Mémoire d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir. Je dus batailler avec maman pour obtenir la somme correspondant au prix du livre et son silence sur cet achat, qui serait jugé inutile et subversif par les hommes de la famille. Chaque page fut dégustée, l'auteure se racontait et me racontait, le miroir était en argent ciselé d'or massif : " je n'avais rien d'une révoltée; je voulais devenir quelqu'un, faire quelque chose, poursuivre sans fin l'ascension commencée depuis ma naissance. Il me fallait donc m'arracher aux ornières, aux routines : mais je croyais possible de dépasser la médiocrité bourgeoise sans quitter la bourgeoisie (5) ". Sa maman ouvrait son courrier comme chez nous, les projections parentales étaient semblables aux nôtres, les interdits se ressemblaient. Elle subissait l'enfermement de son milieu bourgeois, je suffoquais sous les codes de ma " noblesse chaouia " et de la rigidité des règles religieuses musulmanes familiales.
Je redemandais Le Deuxième sexe à Anny, je l'avais lu trop vite la première fois, le côté littéraire et la dénonciation des mythes et des tabous m'avaient caché, ou était-ce ma jeunesse, la lecture psychanalytique de l'ouvrage, mon Moi naquit à cette seconde lecture, je pus le formuler et l'investir. Cette naissance fut, à la fois, douloureuse et magique, douloureuse car je savais qu'elle ne tarderait pas à être ensevelie par les valeurs familiales, et magique car je comprenais les batailles internes qui se déroulaient en moi et qui s'exprimaient par des poussées de boutons, des fous rires sans raison et des larmes nerveuses.
1966 : le militantisme familial continuait, femmes comprises mais par reconnues, dans les structures politiques algériennes, issues de la Fédération de France du F.L.N. (Front de Libération Nationale). Là, je rencontrais mon double culturel, mais "étranger " selon la tribu. Cette rencontre mis en déroute et en branle-bas de combat le clan, il fallait répondre très vite à la faille que je tentais d'installer. Mon mariage avec un membre de ma tribu sauvait celle-ci du danger d'éclatement et d'une " mésalliance " que mes idées " rouges " introduisaient. L'amoureux (kabyle) m'offrit, en guise de cadeau d'adieu, le tome II du Deuxième sexe et le livre de Germaine Tillion (6). Il pensait que ces lectures atténueraient, dans mon cur, la portée de sa lâcheté. Pendant quelques mois aucune lecture ne put soigner mon anéantissement, mes " ancêtres redoublaient de férocité " (Kated Yacine). Mon minorât à vie fut décidé par ma famille ou plus précisément par son " rang ", par Dieu qui m'assignait un statut déterminé par mon sexe et par les Etats algérien et français, dont j'était uniquement un numéro sur des documents administratifs, mes états d'âme ne regardaient que moi, même s'ils étaient du fait des autres.
Mai 68 apporta des légères modifications, au niveau professionnel mais pas en droit privé, au sein des familles et dans la société. Il fallut attendre les résultats des luttes féministes, dont " l'affaire de Bobigny ", pour obtenir la légalisation de l'avortement, fut l'exemple concret. Le 18 octobre 1972, la presse nationale mettait en exergue l'histoire de Marie-Claire (16 ans) qui comparaissait à huis clos, devant le tribunal pour enfants de Bobigny, suite à un avortement, interdit part la loi datant de 1920. L'association Choisir dirigea la lutte et édita un livre sur " l'affaire " (7). Livre préfacé par Simone de Beauvoir, qui fut du combat avec d'autres personnalités très diverses, l'intérêt montré par ces femmes et ces hommes célébrés au mouvement permis son aboutissement.
1988 : après le décès paternel, je repris ma destinée en main, ma libération entraîna des condamnations familiales et communautaires, les jugements diffamatoires, y compris de femmes, agressaient mon physique et mon mental. Pour sortir de cet étouffement, je m'adonnais à la lecture avec frénésie, voulant alléger le présent, je devais me réconcilier avec mon passé afin d'entrevoir un futur choisi consciemment, même si les nombreuses difficultés matérielles n'étaient pas que de mon ressort.
La réconciliation ne pouvait se faire sans oubli voire des reniements, je devais relire et regarder mon passé avec d'autres outils et d'autres loupes. Toutes les disciplines (anthropologie, sociologie, histoire, politique, etc.) furent convoquées et conviées. Chaque fait, chaque personne et chaque instant furent disséqués et inventoriés dans le grand livre de ma vie. Je ne connus pas la paix, mais un certain détachement s'infiltra dans ma perception des gens et des événements, les secousses avaient changé d'amplitude.
Si mes révoltes de jeunesse se noyaient dans le miroir Simone de Beauvoir, celle de ma vieillesse se reflèteront dans celui de " Castor ". Gisèle Halimi nous la décrit sous deux aspects que je tente d'acquérir : " cette révolution naissait déjà lourde des perversions des autres. Avec la complicité d'intellectuels aux mains propres et aux complexes " blancs " . Simone de Beauvoir présida au combat pour Djamila. Elle ne la rencontra jamais. Mais, quand l'émotion risquait de poindre, Castor se barricadait. Toujours. Comme pour conjurer une faiblesse coupable, une faute dans la lutte, une faille du comportement (8) ".
Aujourd'hui, mondialement, il y a pénurie d'intellectuels phares tels Sartre et Simone de Beauvoir pour éclairer nos sillons, alléger nos douleurs, interpeller nos consciences et contredire nos interrogations existentielles. Le culte du " veau d'or ", prôné à travers la mondialisation des moyens de communications, et la Pensée unique ont nivelé les esprits. Les marchés financiers et les pouvoirs politiques à leur service ont dompté les derniers esprits récalcitrants, à travers la fonctionnarisation et les financements des contrats de recherche. Le monde de l'édition, aussi, s'aligne sur la pensée ambiante, ne publient que les " beni oui oui ". Tous les domaines sont gangrenés, qu'il s'agisse de la vie privée ou de la vie publique. L'humanité est sommée de se diviser en possédants ou possédés, les premiers, d'ici une décennie partiront en villégiature sur Mars ou la Lune, les seconds ne sauront pas écrire leur nom. Ils doivent, déjà, consacrer une large partie de leur vie à prier des dieux anciens ou des nouveaux pour diminuer les épidémies et les famines, en cours dans plusieurs régions de la planète, qui vont s'accentuer si le règne financier demeure et si les gueux ne se révoltent pas.
(1) Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, les faits et les mythes, Gallimard, 1949, 400 pages.
(2) Germaine Tillion, La Traversée du mal, entretien avec Jean Lacouture, Arléa, 1997, 125 pages
(3) Simone de Beauvoir, La Force des choses, Gallimard, 1963, 686 pages.
(4) Jean-Paul Sartre, Les Chemins de la liberté : l'âge de raison, Le Livre de poche, 1965, 441 pages.
(5) Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, Le Livre de poche, 1964, 512 pages.
(6) Germaine Tillion, Le Harem et les cousins, Point/Seuil, 1966, 218 pages.
(7) Association Choisir, Avortement : une loi en procès, l'affaire de Bobigny, préface de Simone de Beauvoir, Idées/Gallimard, 1973, 257 pages. (8) Gisèle Halimi, Le Lait de l'oranger, Gallimard, 1988, 347 pages.