Confession d’une féministe impénitente

Par Marthe Lemaire Cottam
Professeur honoraire de littérature française
Mills College, Oakland, California

La grande chance de ma vie a été d’être née dans une famille où régnaient la paix et l’entente. Ma mère, très indépendante, rayonnante d’une joie intérieure, avait pour mission de répandre la santé et le bien-être autour d’elle, ne prêtant qu’un oeil inattentif aux conditions très modestes de notre vie matérielle. Mon père, socialiste anti-militariste, mécanicien de métier, refusait tout avancement par solidarité avec la classe ouvrière. Citoyens du monde, ils mirent toute leur énergie à créer un monde, dans la famille et leur entourage, régi par l’amour, la vérité et la justice. A ma naissance peu après la fin de la Grande Guerre, comme on ne pouvait déterminer la couleur de mes yeux, ma mère déclara: “Elle a les yeux de la Ligue des Nations”! J’étais donc préparée dès ma jeunesse à accepter et à mettre en pratique une nouvelle conception de la femme, libérée des mythes traditionnels qui avaient empêché la pleine réalisation de ses possibilités et de son énergie créatrice.

Sortie du cocon familial, j’ai peu à peu ouvert les yeux à travers mes lectures et de pénibles expériences personnelles à la dure réalité d’un monde d’antagonismes et de conflits dominé par la volonté de puissance masculine. D’abord c’était la lutte révolutionnaire contre le système capitaliste qui, à mes yeux, résoudrait toute inégalité entre les sexes et les races. Ce n’est que bien des années après la publication du Deuxième Sexe que l’originalité de Simone de Beauvoir m’a frappée d’une évidence éblouissante. A travers son analyse fouillée et approfondie de tous les aspects de la situation de la femme, on sentait, renforcée par ses oeuvres autobiographiques, l’expérience vécue. Aux Etats-Unis, c’est Betty Friedan, qui avait certainement lu l’oeuvre de Simone de Beauvoir, qui lança le défi aux Américaines à travers The Feminine Mystique, publié en 1963, et qui provoqua quelques années plus tard une véritable explosion de révolte contre les contraintes éprouvées après tant d’espoirs déçus de la libération.

Trois générations de femmes dans ma famille attestent les progrès considérables que nous avons faits depuis une cinquantaine d’années. Une grande timidité et le rêve du grand homme mythique à suivre et à servir, obnubilaient mes propres capacités; ma vie par conséquent ne fut qu’un demi-succès. Plus forte et plus agressive, ma fille n’a pas éprouvé les mêmes entraves. La volonté de trouver sa propre voie tout en ayant un mari, quatre enfants, et une maison à entretenir, l’a poussée, encouragée et soutenue par son mari, à entreprendre une carrière à l’âge de cinquante ans, qui la mènera certainement à faire une contribution importante au système pénal en ce qui concerne les enfants délinquants. Quant à ma petite fille, à dix-neuf ans, elle réussit brillamment un programme d’études scientifiques universitaires. De même, une petite nièce fait partie d’une équipe d’astrophysiciens d’une renommée mondiale. Que de transformations! Et quel espoir pour l’avenir!

Oui, la situation de la femme a changé radicalement depuis la publication du Deuxième Sexe; pourtant tout reste à faire. Un redoublement de nos efforts est impératif si nous ne voulons pas perdre ce qui nous semble déjà solidement acquis. Surtout ici aux Etats-Unis nous éprouvons une réaction brutale (backlash) contre le féminisme, lancée par la droite religieuse (Religious Right). Demandez aux jeunes femmes si elles sont féministes. Presque toutes répondront avec grande hésitation. Elles sont bien entendu pour le droit à l’avortement, la pilule, l’égalité des chances et des salaires, la liberté sexuelle, enfin, pour la pleine liberté de choisir leur avenir. Alors, pourquoi cette hésitation? L’image perçue d’une féministe, c’est celle d’une femme aux jambes poilues qui a la haine des hommes. Dans les entretiens radiodiffusés (talk-shows) on les appelle des féminazies! Faites ce que vous voulez, pensent-elles, mais soyez belles et sachez plaire aux hommes. L’attaque féroce contre l’avortement au nom du droit à la vie (right to life) a eu comme résultat 1700 Centres de Planification Familiale attaqués ou brûlés, plusieurs médecins et infirmières tués, les femmes voulant avorter menacées. Au point que même si le droit à l’avortement est toujours légalisé, très peu de médecins ont le courage de pratiquer ce procédé.

Nous n’avons pas résolu le conflit entre production et reproduction. La solution simple de Simone de Beauvoir, refus du mariage et de la maternité, ne convient pas à toutes les femmes. La plupart continuent à vouloir établir un foyer avec un mari et des enfants, même si elles ont un travail qui les intéresse et qu’elles veulent poursuivre. C’est alors que les difficultés s’accumulent, car, chez nous, c’est à chacun(e) de se débrouiller pour trouver ses propres solutions à des problèmes qui sont parfois presque insurmontables.

Les rapports entre les sexes restent opaques. Au sujet d’une liste des cent meilleurs romans publiés au vingtième siècle, Erica Jong remarque (dans un article de Nation, publié le 16 novembre 1998) qu’on ne nomme que huit romancières dignes d’être retenues. A la suite de cet oubli, elle dresse sa propre liste de cent romans écrits par des femmes parmi lesquelles certes il existe des talents exceptionnels qui auraient mérité d’être élevés au même rang que les écrivains supérieurs masculins. Les femmes continuent à être pour les hommes (et pour beaucoup de femmes) inférieures et moins compétentes à tous les niveaux. Même dans le cadre universitaire, la jeune étudiante qui se spécialise dans les sciences n’est pas acceptée par les garçons et doit poursuivre ses études dans la solitude. Aucune camaraderie n’existe entre les sexes dans cette chasse gardée où les jeunes étudiants peuvent profiter de l’aide et des connaissances de tous les autres mais dont elle est exclue. En tous cas, c’est l’expérience de ma petite fille et de ses copines.

Si les femmes ont accès aux professions, très peu réussissent à percer dans le champ politique, et si elles y réussissent c’est parce qu’elles ont suivi le modèle masculin. Beaucoup de féministes américaines se sont concentrées surtout sur leur avancement personnel et professionnel. Il faudrait nous unir pour trouver de nouvelles solutions aux grands problèmes des inégalités et des injustices qui font partie d’un capitalisme archi-militariste qui règne chez nous à l’heure actuelle.

Enfin, les améliorations de la situation des femmes que nous avons obtenues par une lutte acharnée, n’ont guère pénétré les couches sous-privilégiées de notre société. Peu de femmes noires, latino-américaines, pauvres blanches et autres laissées de côté, ont pu atteindre la liberté des classes moyennes. Le manque de connaissances, un enseignement public lamentable, l’inexistence de moyens financiers, le mépris des hommes, les quartiers abandonnés au trafic des drogues et des armes à feu dans lesquels elles doivent vivre, leur exploitation dans le travail, la télévision qui leur met continuellement devant les yeux des modèles de femmes riches et belles, ou au contraire, l’image des femmes victimes, toutes ces réalités quotidiennes à l’intérieur desquelles elles doivent se débattre, offrent peu d’espoir pour leur libération dans un proche avenir.

Simone de Beauvoir nous a montré le chemin à suivre. Nous avons fait un premier pas vers notre libération. Mais l’avenir reste obscur et troublé. Tant que les rapports seront tendus entre les sexes, tant que la majorité des hommes et des femmes seront opprimés par l’ignorance et l’exploitation, tant que nous n’aurons pas trouvé une société où les deux sexes seront transparents l’un pour l’autre, nous n’arriverons pas à cette “transcendance” qui bouleverserait les rapports humains.

Nous avons du pain sur la planche!