Le « privilège » de Simone de Beauvoir
par Geneviève Fraisse*
Extrait du livre "La raison des femmes", Plon 1992
Je crois navoir jamais fini Le Deuxième Sexe, plus intéressée de prime abord par la démarche que par la thèse elle-même. Jai toujours relu le début comme pour comprendre par où Simone de Beauvoir était passée, quel chemin elle avait emprunté pour questionner philosophiquement la différence des sexes. Lautre sexe devrais-je dire, sexe deuxième qui nest pas second : la réflexion philosophique de Simone de Beauvoir porte sur laltérité, moins « autrui », moins « les autres » qui intriguaient tant Jean Paul Sartre, que lAutre, ici le sexe féminin. La différence sexuelle se réfléchi sur fond de lénigme globale quest laltérité en général.
Dans cette réflexion je ne suis pas encore entrée. Jen suis restée au choix préliminaire, à la décision de mettre en doute la nature féminine pour linscrire dans une historicité susceptible de rendre la femme libre : Le Deuxième Sexe commence par un chapitre sur le destin, se clôt par un chapitre sur la situation des femmes ; dun destin préétabli à une situation ouverte, Simone de Beauvoir propose un parcours de libération, labandon dun ordre de la nature pour une invention de lhistoire. Dans cette perspective dhistoricité, le deuxième chapitre, sur lhistoire, sur lhistoire du féminisme, requiert mon attention. Sil y a un parcours de libération, si elle-même choisira plus tard décrire son histoire existentielle à travers des Mémoires qui vont bien au-delà du récit de lexpérience vécue, lhistoire du féminisme ne devait pas la laisser indifférente. Lhistoire et non la mémoire : elle ignore le féminisme depuis Christine de Pisan et Poullain de la Barre jusquau mouvement féministe lui-même du XIXe siècle et les thèses de Mary Wollstonecraft et de John Stuart Mill. Mais elle a des difficultés à appréhender positivement cette histoire et mon intérêt pour ce chapitre est venu de là.
L'histoire sans sujet
Dés la première page de lintroduction générale elle stigmatise lhistoire du féminisme : « la querelle du féminisme a fait couler assez dencre, à présent elle est à peu prés close : nen parlons plus. Et il ne semble pas que les volumineuses sottises débitées pendant ce dernier siècle aient beaucoup éclairé le problème. » Cet absolu rejet du passé que les femmes opèrent à chaque génération du féminisme en proclamant «lannée zéro » de la libération, prend une double figure positive dans la pensée de Simone de Beauvoir : celle dune rupture théorique en introduisant une réflexion sur laltérité, lAutre, réflexion plus dynamique que les éternelles questions sur la nature féminine ; celle dune rupture pratique par la conclusion du livre affirmant que les femmes sont en situation de libération. Se désolidariser de lhistoire du féminisme est un geste banal, quasi-commun au féminisme lui-même ; la manière de rompre mintéresse plus car elle témoigne dun désir délever le débat, ou plutôt dun souci épistémologique : « Il est frappant que lensemble de la littérature féminine soit animé de nos jours beaucoup moins par une volonté de revendication que par un effort de lucidité ; au sortir dune ére de polémiques désordonnées, ce livre est une tentative parmi dautres pour faire le point. » Sur cette tentative je mattarderai longuement, sur le «privilège » je reviendrai pour en comprendre lorigine. Avant, simplement, je voudrai commenter son regard sur «les querelles » qui lont précédée.
Le terme de querelle appartient à lhistoire, avec la Querelle des femmes ou Querelle des Amyes qui au XVIe puis au XVIIe siècle alimente la polémique sur lexcellence, la prééminence ou la supériorité dun sexe sur lautre. Une querelle est le contraire dun conflit auquel on suppose une dynamique et une solution possibles ; une querelle est répétitive, elle piétine et ressasse les mêmes arguments, sans fin. Et lhistoire du féminisme nest que querelle ; soit. Si on veut tenter dy voir clair, il faut sortir de ces ornières ; il faut refuser les vagues notion de supériorité, infériorité, égalité qui ont perverti toutes les discussions et repartir à neuf » : on peut sétonner au passage quelle mêle le concept dégalité aux «vagues notions » de supériorité et dinfériorité qui se fondent effectivement sur dinterminables comparaisons entre les qualités respectives des deux sexes ; on peut sétonner aussi quelle nait pas remarqué à quel point le féminisme est né de la fin de cette querelle, lorsque lidée dégalité justement transforme la querelle en procès, après la Révolution française. Elle aurait pu observer de plus que la notion dégalité suppose idéalement la fin de la querelle.
Or, il se passe tout le contraire : le féminisme du XIXe siècle déclenche la pire des querelles : « au xixe siècle, la querelle du féminisme devient à nouveau une querelle de partisans » ; les femmes de 1848 sont «maladroites » et «ridicules » dans la pratique de la revendication ; ou dautres ninterviennent quen «certains congrès qui restent des manifestations abstraites ». « Quand on se querelle, on ne raisonne plus bien », conclut-elle. Aucune pensée donc, et un rapport de force entre hommes et femmes sans dialectique : les hommes furent en cette occasion «arrogants » et restèrent maîtres du jeu. « Laction des femmes na jamais été quune agitation symbolique ; elles nont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles nont rien pris ; elles ont reçu ». Linanité de la revendication féminine, du discours féministe face à la maîtrise masculine du rapport de pouvoir, voilà le tableau dressé par Simone de Beauvoir, et qui nest pas sans intérêt : elle ne reconnaît aucune valeur à la critique féministe, celle de Jenny dHericourt par exemple dont La femme affranchie est un des rares livres théoriques du XIXe siècle à oser critiquer les thèses de tous les théoriciens masculins delepoque, socialistes et libéraux ; en revanche, elle se représente lhistoire de lémancipation des femmes comme un don des hommes aux femmes, semblablement peut-être à la vision marxiste qui programme cette émancipation à un moment donné, après la Révolution. Je radicalise la position de Simone de Beauvoir sans doute ; mais jen donne ainsi le schème : les femmes ne font pas lhistoire ; elles sagitent, elles bavardent, elles se querellent ; tous clichés que nous connaissons bien et qui sharmonisent avec la figure de la domination masculine. Je devrais dire : du sujet masculin. En effet, les femmes ne seront jamais un sujet politique, ni même un sujet de lhistoire : « Les prolétaires disent «nous ». Les Noirs aussi » ; les femmes ne disent pas nous. Les groupes dexclus se rapprochent, puis se séparent : contrairement aux noirs et au prolétaires, les femmes ne changent pas en «autres » (les bourgeois, les blancs) les hommes. Car elles restent elles mêmes, désespérément «autres » les femmes sont tenues par laltérité, une altérité irréductible à toute historicité. Lhistoire est masculine : « Toute lhistoire des femmes a été faite par les hommes
Le féminisme lui même na jamais été un mouvement autonome. Jamais les femmes nont constitué une caste séparée : et en vérité elles nont pas chercher à jouer en tant que sexe un rôle dans lhistoire » Plusieurs idées se mélangent et sont à chaques fois des positions théoriques : lhistoire des femmes est celle dun long consentement à la maîtrise masculine ; le féminisme est un mouvement politique dépendant dautres mouvements parce que la femme est un être relatif ; les femmes ne forment pas de caste (ou de classe) parce quelles appartiennent à la classe dorigine ou dalliance, du père ou du mari. Mélange dorthodoxie marxiste et dun constat déchec quant à la révolte des femmes, ces thèses disent toutes que jusquà présent il ny a pas de sujet féminin. On verra que le sujet singulier, celui de Simone de Beauvoir, est conquis par elle, y compris, surtout, le sujet connaissant. Quant au sujet politique, elle ne la pas rencontré dans lhistoire, sa critique du féminisme du XIXe siècle lénonce clairement ; et elle le pense impossible pour des raisons danalyse marxiste. Sur ces deux points elle changera davis, affirmant après 1970 devoir donner le primat à la lutte collective et à la lutte concrète, à la pratique, rouvrant aussi le dossier de lhistoire du féminisme dans une optique collective en acceptant ce « nous, les femmes » qui le constituent comme sujet dhistoire. Ce fut notamment le projet des « émissions Sartre », projet pour la télévision dans les années 1975, ou lhistoire des luttes féministes du XXe siècle aurait eu sa part dans le récit de lhistoire parallèle à la vie de Sartre.
L'intellectuelle
Avant cette remise en cause, elle avait choisi la voie singulière ; pas simplement individuelle : singulière parce quelle a sans cesse élaboré le regard quelle portait sur les êtres et les choses. Simone de Beauvoir fut une intellectuelle, une femme qui usait de sa raison publiquement. Elle fit même de sa position dintellectuelle un privilège, à luvre assurément dans sa décision danalyser la condition et la situation des femmes.
Condition et situation : passer de lune à lautre permet de croiser luniversel et le particulier, la généralité dune condition et la singularité dune situation.
La condition humaine est celle de lêtre mortel. Tous les hommes sont mortels, Une mort très douce, La Vieillesse, ces trois écrits scandent, en 1946, 1964 et 1970, une uvre caractérisée souvent par la passion de vivre mais aussi par une obsession de la mort qui évolue dans le temps : une fiction sur limmortalité renvoie au fait incontournable que nous sommes tous mortels ; La confrontation avec la mort de sa mère rappelle à Simone de Beauvoir combien nous sommes démunis devant la singularité dune mort si proche, létat de vieillesse souligne comment la mort et la vie s entrecroisent réellement. Tous les hommes sont mortels, une femme est morte, puis moi et les autres sommes mortels ? De la généralité abstraite à une généralité concrète, de la condition à la situation effectivement, ce parcours décrivain révèle combien, et surtout comment, Simone de Beauvoir voulut parler de la mort : on a parfois comparé La Vieillesse et Le Deuxième Sexe parce que ces deux écrits ont une structure commune, qui distingue « les faits et les mythes » et « lexpérience vécue », lanalyse théorique et la réflexion existentielle. Double niveau décriture qui est le fruit de son privilège dintellectuelle : avec le pouvoir de la documentation et de lanalyse socio-historique, avec la force du récit raisonné et du témoignage sensible ;
On dira que cette articulation entre la théorie et lexistence est propre à lexistentialisme lui-même. Que lexistentialisme repose sur une mise en situation de la connaissance, quainsi il y a comme une évidence à ce que la femme écrive sur les femmes, la personne âgée sur la vieillesse. Voire. Si la question de la fonction de lintellectuel du XXe siècle est essentielle à la problématique de lexistentialisme, elle ne ressemble pas chez Sartre à ce schéma. Comment lutter avec le prolétariat si on nest pas prolétaire, ou comment être des bourgeois en conflit ouvert avec la bourgeoisie ? La philosophie révolutionnaire «ne peut se dévoiler originellement quaux révolutionnaires, cest –à-dire aux hommes qui sont en situation dopprimés
.Mais il est vrai quelle doit pouvoir être la philosophie de tout homme au sens où un bourgeois oppresseur est opprimé lui-même par son oppression ». Doù la difficulté de la position : » Moi javais un adversaire, le lecteur bourgeois ; J'écrivais contre lui, du moins en partie, alors que Nizan aurait voulu des lecteurs pour qui écrire. » Face à ces tensions, ou contradictions Sartre utilise des médiateurs (le RDR en 1948, le PC après 1950,les maos après 1970). Lintellectuel se mêle de ce qui ne le regarde pas, dit Sartre ; Simone de Beauvoir, en revanche, se mêle de ce qui la regarde. De sa situation paradoxale Sartre montre autant linconfort que lintérêt ; ce philosophe qui fut un homme politique écrivit longuement sur des écrivains non engagés, Baudelaire et Flaubert, sur des êtres solitaires, lui qui fut toujours dans le monde. Aucun particularisme de situation ne fut donne à Sartre pour quil puisse se mettre du côté de lopprime révolté comme une femme, par exemple Simone de Beauvoir, pouvait le faire ; et aucune généralité de condition nétait susceptible de lier le sujet et lobjet comme la réflexion de sa compagne sur la vieillesse. Obstacle ou privilège ? La proximité du sujet à lobjet de son propos nest pas à coup sûr une facilité ; à mes yeux, Simone de Beauvoir est de lavis contraire, si on en croit lemploi si répété, en des contextes divers, du mot «privilège ». Le privilège est un terme usité dans le langage existentialiste, est le titre dun recueil dessais de Simone de Beauvoir. Le privilège indique la jouissance sélective, il indique aussi une position à partir de laquelle se construit une pensée, se décide un engagement. Le privilège est également un outil danalyse, outil parce que obstacle avec lequel il faut compter, obstacle qui décide de la pensée. Faut-il brûler Sade ?, composé de trois essais, eut primitivement pour titre Privilèges. Titre qui donnait peut-être le point commun, la réflexion sur la fonction du privilège dans la pensée des autres : Sade la pensée de droite, Merleau-Ponty. Elle analyse non pas la jouissance dobjet du privilégié mais le mécanisme : le privilège est un «état » dans la pensée de droite : « Le seul signe qui distingue lÉlu, cest le privilège : cest à travers les privilèges que lÉlite se reconnaît, saffirme, se sépare. Toute lastuce consiste à faire du privilège la manifestation dune valeur dont la présence conférerait précisément au privilégié le droit au privilège. » Le système de lélite ajoute-t-elle encore, «a la cohérence dune tautologie ».Un état de jouissance plus que la jouissance elle-même fait le privilège de la droite. Dun autre côté, il existe des privilégiés qui sintéressent à autre chose quà leurs privilèges, qui prennent le risque de les malmener, de les transformer, en liberté pour Sade, en engagement pour Sartre. Sade se donne en exemple, «il ne nous livre pas luvre dun homme libéré : il nous fait participer à son uvre de libération » ; mais il se trompe, rajoute Simone deBeauvoir, doublement : il na pas compris que «la révolte même est un luxe », et «il na pas supposé quil pût exister dautres chemins que celui de la rébellion individuelle ». Il na pas imaginé laction, il nest pas sorti de sa classe. Travail sur le privilège inabouti aux yeux de Simone de Beauvoir ; à quoi fait écho le débat entre Sartre et Merleau-Ponty sur lengagement premier : si Sartre fait «alliance avec les forces réelles » du prolétariat, ce nest pas, comme Merleau-Ponty, une «alliance imaginaire », mais une alliance réfléchie dans le privilège même de lintellectuel : « Cest précisément parce quil sest interprété et critiqué au contact de lHistoire que Sartre a compris son impuissance à changer le monde par ses propres forces. » La réflexion sur le privilège va de pair avec la réflexion sur la transformation du monde. Passant de la pensée de la droite à celle de Sade et de Sartre, Simone de Beauvoir décrit le privilège fermé sur lui-même et le privilège ouvert sur le monde, le privilège comme représentation et le privilège comme action sur soit et les autres. Seul le second mode du privilège nous intéresse ici, le privilège en acte tel quelle ne la pas vu à luvre chez Merleau6ponty : « Nous avons à déplorer quil ait renoncé à agir sans parvenir à dévoiler. » Jugement sans appel quelle a peut-être ensuite adouci en elle ; mais jugement propre à comprendre son enjeu : faire du privilège un opérateur de la pensée et de laction. Reste à voir comment.
Létat de vieillesse relève de la condition humaine, la situation du deuxième sexe appartient à une réalité historique et politique ; seule la représentation de la vieillesse peut être modifiée par son livre bien quelle ait dit elle-même que son livre " ne laide ni ne la décourage » ; le concret (et non seulement limage) de la vie des femmes, en revanche, fut concerné par Le deuxième sexe. Le privilège de la pensée nest donc pas toujours le même : analyser la condition dêtre mortel dont la vieillesse est la figure la plus lumineuse ne sera que prise de conscience car il ny a pas en la matière de libération possible. Au plus loin de la «condition féminine » qui est une situation modifiable. Mais rien nest dit pour autant sur son utilisation du privilège dintellectuelle à travailler le thème du sexe féminin, rien nest dit sur ce quil implique comme capacité, potentialité pour penser.
Elle dit et redit quà la situation de femme comme être opprimé et exploité elle croyait échapper. Elle sait aussi quelle écrit comme femme, plus même, quelle pense comme femme lorsquelle écrit Le Deuxième sexe. Ce fut même une " surprise », raconte-t-elle à plusieurs reprises dans ses Mémoires : " Je sais aujourdhui que pour me décrire je dois dire dabord : « je suis une femme » ; mais ma féminité na constitué pour moi ni une gêne ni un alibi. De toute façon, elle est une des données de mon histoire, non une explication. » Pourtant, lexplication de sa pensée passe par la conscience de son être sexué. On distinguera alors trois aspects : elle est privilégiée car elle ne souffre pas dêtre une femme, elle est une femme qui reconnaît appartenir à une caste (même si elle refuse cette catégorie théorique), elle est une intellectuelle engagée à comprendre et son privilège et sa caste. Le mélange de privilèges, celui de ne pas souffrir et dêtre une intellectuelle, fait tout le paradoxe : échapper à sa condition dopprimée et lanalyser de lintérieur ; être une femme et pouvoir loublier, puis être une intellectuelle et se rappeler quelle est une femme ; double privilège, en fait unique : par son exceptionalité même, Simone de Beauvoir est à même de penser lordinaire, le semblable.
Le privilège de la pensée
Simone de Beauvoir ne reconnaît aucun statu théorique à lhistoire du féminisme parce quelle la trouve aussi répétitive que lhistoire du consentement féminin. Le mot querelle est à ses yeux le plus adéquat pour signifier linconsistance de la revendication ; et son désir est de travailler à la prise de conscience ; elle oppose donc à " la volonté de revendication » un nécessaire « effort de lucidité ». Cette lucidité sera leffet de son privilège. La démarche épistémologique de Simone de Beauvoir est tout entière dans cet effort de lucidité. Pour qui connaît un peu lhistoire du féminisme, la célèbre affirmation : « On ne naît pas femme, on le devient », sinscrit dans toute une tradition de pensée dénonçant la naturalisation des femmes, leur assignation à une nature, létat culturel de leur existence en société. Condorcet, par exemple, disait déjà tout cela. Sans doute innove-t-elle tout en reprenant cette tradition : elle hisse la description du vécu au niveau de lanalyse même ; et elle transforme en discours le «tabou » de la sexualité. Deux innovations sur fond de tradition (ne lui déplaise) avec la pensée féministe, mais innovations secondes par rapport à l "effort de lucidité », qui mintéresse ici essentiellement.
Dès Pyrrhus et Cinnéas (1944), il est question de la légitimité du discours : « Quel homme pourrait juger lhomme ? Au nom de quoi parlerait-il ? » conclut-elle. Elle découvrit le nécessaire retour sur soi pour parler des femmes : « Jai dit comment ce livre fut conçu : presque fortuitement ; voulant parler de moi, je mavisai quil me fallait décrire la condition féminine. » Sartre lencourage à développer : « Je vais avoir trente-deux ans, je me sens une femme faite, jaimerais savoir laquelle. En quoi suis-je «femme » par exemple, dans quelle mesure ne le suis-je pas ? » Du je à lensemble des femmes : il se pourrait que la première étape pour parler de soi fut de parler de toutes les femmes, de la condition féminine. Elle fera ailleurs ce récit delle-même ; ici le retour sur soi est une condition de la pensée, lexpression du privilège. Toute lintroduction du Deuxième Sexe consiste à voir quel est le soi qui peut parler des femmes.
« Si je veux me définir, je suis obligé dabord de déclarer : je suis une femme ; cette vérité constitue le fond sur lequel senlèvera toute autre affirmation. » Je ne peux mempêcher dentendre en écho la méthode cartésienne obligée à une première affirmation, «je pense » pour fonder la réflexion. Sauf que le chemine est inversé : Simone de Beauvoir pose lexistence pour rendre légitime la pensée quand Descartes pose lexistence de la pensée pour ne plus douter de sa réalité. Sartre lui-même avait précisé la démarche en définissant dans Lêtre et le néant un «cogito pré-réflexif » comme condition du cogito cartésien. Sagirait-il donc dun «cogito féminin » nuançant le cogito pré-reflexif ? on ne saurait saventurer si loin dautant que la position féminine dans la pensée, le «je suis une femme » de Simone de Beauvoir, laisse en suspens la réponse à la question habituelle, trop connue, question sur luniversalité ou la singularité de cette position théorique. Pour moi justement, lintérêt réside dans cette reconnaissance dun être femme qui nest en rien chez Simone de Beauvoir connoté a priori par des valeurs dites féminines : le sujet de la connaissance est femme, donc différent de celui de lhomme ; mais il nest pas féminin. Le sujet femme est épistémologique, non psychologique.
Elle précise ensuite son dire : « Je crois que pour élucider la situation de la femme, ce sont encore certaines femmes qui sont les mieux placées ». Jinsiste sur les «certaines femmes » : elle nest pas seule à pouvoir faire une mise au point théorique, toute une catégorie de femmes en est capable, celle qui a échappé aux handicaps traditionnels de la vie féminine, celle qui use au XXe siècle du droit au savoir récemment acquis, de la liberté dagir aussi. Ces femmes ont conquis un pouvoir de lucidité intellectuelle ; lucidité de compréhension essentielle à la maîtrise de son destin, témoin lexergue du deuxième tome : « Quel malheur dêtre une femme ! Et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que cen est un » (Kierkegaard). Et lucidité de jugement : « Beaucoup de femmes aujourdhui, ayant eu la chance de se voir restituer tous les privilèges de lêtre humain, peuvent soffrir le luxe de limpartialité ».
Privilège et luxe de limpartialité : privilège de celle qui peut comprendre et de celle qui peut juger. Limpartialité appelle-t-elle lobjectivité ? Peut-être. Surtout, limpartialité est lidéal dune conciliation, ou dune combinaison, entre le subjectif et lobjectif, entre la conscience dêtre femme et le travail de lintellectuelle. Elle peut aussi bien dire quelle a «neutralisée lennui dêtre une femme » et quelle a «cumulé les avantages des deux sexes ». Jaime ce mélange où par-delà laveu de navoir pas souffert dêtre une femme, se dessine le lieu du sujet épistémologique, «absolu dexistence plus que de connaissance », dirait Sartre, et lieu doù se construira la connaissance cependant. Déjà labsence de souffrance est privilège. Elle est devenue intellectuelle et femme indépendante sans les difficultés ordinaires des femmes de son temps ; et pourtant ses romans sont intarissables sur la souffrance des femmes. Souffrance des femmes et pas des intellectuelles sans doute ; souffrance ordinaire et si importante aux yeux de cette femme dexception qui ne pratiquait guère lhéroïsme.
Son privilège : être une intellectuelle et nen avoir pas souffert. Son choix : sêtre détournée dun sentiment dexceptionalité pour transformer son privilège en outil de pensée. Certains ont contesté ce choix, ont voulu la renvoyer à son statu dexception, à sa non-représentativité : ils ont argué que son refus de la maternité invalidait son droit à parler des femmes. Cétait lavoir lue sans réfléchir : cest justement sa non-représentativité, comme individu, du sexe féminin qui légitime intellectuellement sa démarche, qui rend possible limpartialité. Par lexceptionalité de sa situation, elle est peut-être meilleur témoin que si elle portait dans son expression les embarras de la vie dune femme comme toutes les autres. Aussi, la nouveauté de son être dexception est cette non-souffrance : Mme de Staël, par exemple, inscrit ses propos sur les femmes, elle et les autres, à partir de sa souffrance, fondamentalement. Et tant dautres produisent leur pensée dans le parcours dobstacles inévitables. Simone de Beauvoir est au-delà, elle annonce une génération nouvelle dintellectuelles plus libres, plus détachées, des contraintes de la domination masculine, certes. Surtout, elle en tire une énergie spécifique pour penser le «deuxième sexe », une énergie, de plus, pour réfléchir le statut dexception, pour sen servir, au-delà de la plainte et du témoignage, comme un outil dans le travail de la connaissance : « La position privilégiée, cest celle de la personne qui est légèrement en marge. » Lexpression est modeste : ni héroïsme ni sentiment lancinant dexception. Et elle continue : « Par exemple celle dun combattant, mais pas complètement, qui est dans le coup sans y être tout à fait ; cest lui qui est le mieux placé pour décrire une bataille. » une bataille : oui, lhistoire de lhomme et de la femme est une histoire conflictuelle, est faite de conflits. Écrire sur le «deuxième sexe » inclut cet élément, limpartialité est à ce prix. Le privilège de Simone de Beauvoir est celle de la spectatrice, témoin des deux mondes, celui des hommes et celui des femmes, et consciente que ces deux mondes saffrontent. Contrairement à ce qui fut parfois écrit, elle ne sest pas installé dans le monde des hommes, tout simplement parce que, comme elle le répète si souvent, elle se sait femme, elle est une femme qui pense ; non un être neutre ; ni neutralisé ni sans avis. Une femme qui pense. On ne sétonne plus désormais de lexergue du premier volume, citation de Pollain de la Barre : « Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspects, car ils sont à la fois juge et partie. » Limpartialité leur est impossible. Celle des femmes est tout aussi douteuse : « Les hommes sont juge et partie : les femmes aussi. Où trouver un ange ? En vérité un ange serait mal qualifié pour parler, il ignorerait toutes les données du problème ; quant à lhermaphrodite, cest un cas bien singulier : il nest pas à la fois homme et femme mais plutôt ni homme ni femme ». Alors «certaines femmes » peuvent «élucider » la situation. Les correspondants de guerre
De la lucidité à lélucidation : limage de la lumière rappelle sans cesse quil sagit de la connaissance. Connaissance dun conflit : une image là encore, plutôt deux, celle du procès (juge et partie), et celle de la guerre. Poullain de la barre inaugure celle du procès ; Stuart Mill la développée longuement deux siècles après. Au Xxe siècle, limage du procès est recouverte par celle de la guerre ; au plus loin de la querelle. La «guerre des sexes » est une image ancienne, certes ; celle du «correspondant de guerre », pour en parler, est nouvelle. On a décrit Simone de Beauvoir, existentialisme oblige, comme une femme engagée. Oui, si on remarque que cet engagement vise la connaissance.
De sa connaissance du «deuxième sexe », je nai rien dit ; sauf à repérer quelle inscrit sa réflexion dans le champ de laltérité ; et que cette altérité mériterait dêtre allégée de sa banalité pour quon en mesure lincidence dans lhistoire des représentations de la différence des sexes. On a vu rapidement les difficultés que lautre, ici la femme, entretient avec lhistoire et lhistoricité, Il ne serait pas déplacé de dire que Simone de Beauvoir a cherché à résoudre cette contradiction, celle qui découvre que si lautre nest pas sujet, il na pas dhistoire ; qu elle a cherché si ce nest à la résoudre, du moins à la dénoncer.
Mais mon intérêt est allé ailleurs ; il sest porté sur sa démarche, sur sa réflexion épistémologique : comment parler des femmes, des sexes, moi qui suis une femme. Jespère avoir montré quelle fit preuve effectivement dun peu de lucidité.
* Geneviève Fraisse est directrice de recherche au laboratoire "philosophie politique et pensée contemporaine" au CNRS. Elle est Docteure d'Etat et a animé des séminaires au Collège international de philosophie à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
Elle est l'auteure de nombreux ouvrages dont "Femmes toutes mains, essai sur le service domestique", "Clémence Royer, philosophe et femme de sciences", "Muse de la raison, démocratie et exclusion des femmes en France", "La raison des femmes", "La différence des sexes", "Les femmes et leur histoire", 3histoire des femmes en Occident (XIXe siècle)".