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Compte-rendu de ma rencontre avec Mouna Benjelloun
'ai été reçue par Mouna Benjelloun vendredi 21 février dernier pour réfléchir aux moyens de régler équitablement les problèmes posés par la discrimination des lesbiennes dans le projet de préfiguration du Centre d'Archives et de Documentation Homosexuelle à Paris (CADHP) initié par MM. Jean Le Bitoux et Christopher Miles avec le soutien financier de la Mairie de Paris.
Madame Benjelloun s'est d'abord excusée de ne pas m'avoir contacté plus tôt. Elle vient de prendre ses fonctions au cabinet d'Anne Hidalgo et a du prendre connaissance de nombreux dossiers en même temps. Elle m'a ensuite informé que le dossier allait être réexaminé à la mairie et m'a invitée à faire des propositions constructives auprès de Mme Hidalgo, qui est également en charge de l'Observatoire pour l'égalité entre les femmes et les hommes à la Mairie de Paris.
Je l'ai remerciée et lui ai d'abord rappelé que dans mes précédentes lettres (cf. Lettre à Madame Anne Hidalgo du 2 décembre 2002 et Lettre ouverte à Bertrand Delanoë du 22 janvier 2003) je pensais que la question de la discrimination des lesbiennes dans le projet du futur CADHP ne pouvait être réglée isolément de l'ensemble d'une politique veillant à assurer une meilleure égalité entre les sexes à tous les niveaux de la vie culturelle, politique et économique. Selon moi il existe deux problèmes :
1 - La discrimination des lesbiennes à l'intérieur du projet lui-même qui semble conçu dans une perspective gay exclusive. Il suffit de lire attentivement le dossier pour se rendre compte que c'est la sauvegarde de l'histoire du " gay Paris " qui a motivé les auteurs du projet. Les femmes n'y sont mentionnées qu'à titre de " femme-alibi " et dans les statuts déposés à la Préfecture de Police le 19 décembre 2001, aucune femme ne fait partie du bureau (ils sont signés par Christopher Miles, Philippe Bot' et Jean Le Bitoux). Dès le départ, l'égalité entre les gays et les lesbiennes ne fait pas partie des préoccupations des fondateurs. En outre, le budget du projet ne cache pas ses présupposés gays. Par exemple, le poste " publicité " du chapitre " Frais variables ", prévoit 20 000 F pour 1/4 de page le mensuel Têtu et 10 000 F pour 1/4 page Illico ainsi que 20 000 F pour la presse régionale gay. Rien pour Lesbia magazine ni pour la presse régionale lesbienne. Il est clair que l'argent de la publicité, dont on connaît l'importance pour aider la presse homosexuelle à être rentable, n'est destiné qu'aux gays. (photocopie de ce budget a été donnée).
2 - Le deuxième problème concerne les pratiques hégémoniques du CADHP. Comme je l'ai écrit dans ma Lettre ouverte à Bertrand Delanoë, il existait déjà trois centres d'archives sur Paris, avant que M. Le Bitoux envisage d'en créer un 4éme avec l'appui de M. Christophe Girard et de la Mairie de Paris. Ce n'est donc pas seulement la discrimination des lesbiennes qui nous a mobilisés mais également celle d'autres " minorités " gays, transsexuelles, transgenres et les petites structures qui travaillent de manière autonome. Il n'est pas normal que ces " minorités " n'apparaissent pas dans le dossier et n'aient pas été consultées sur les objectifs. On ne crée pas un nouveau centre en ignorant volontairement ce qui existe ou en cherchant à se l'annexer, comme ce fut le cas avec la bibliothèque du Centre Gay et Lesbien durant le printemps 2002. Je propose donc de respecter et reconnaître les associations qui existent déjà puisqu'aucune négociation n'a été menée par le CADHP pour les associer à la dynamique de préfiguration. Parmi les trois centres d'archives qui existent déjà, je distinguerai la bibliothèque du Centre Gay et Lesbien, déjà subventionnée par la mairie de Paris, et qui a décidé de rester autonome, de la situation des deux autres centres d'archives.

- Les Archives, Recherches, Cultures Lesbiennes (ARCL), fondées en 1983 par Claudie Lesselier. Elles sont logées à la Maison des Femmes de Paris et souhaitent garder la non-mixité de leur consultation. J'ai donné à Mme Benjelloun une photocopie de la " Position des Archives, Recherches et Cultures Lesbiennes " parue dans Lesbia magazine de février 2003.
En ce qui concerne la non mixité, j'ai fait remarquer qu'elle s'inscrivait tout naturellement dans la démarche d'autonomie des femmes qui a été impulsée par le Mouvement de Libération des Femmes dans les années 1970. Il n'y a pas lieu de s'en offusquer. C'est au contraire une démarche positive qui s'inscrit dans l'héritage masculin des conquêtes pour la démocratie. La femme sujet, c'est celle qui se définit par rapport à elle-même, et non par rapport à la mixité. Une association de lesbiennes est aussi légitime, du point de vue républicain, qu'une association de chasseurs ou de footballeurs. J'ai fait remarquer également qu'en 2002 les services de la Mairie avaient refusé une subvention à l'association Cinéffable sous prétexte qu'elle était non mixte, alors que 5 000 euros ont été attribués à l'association des gay Melo Men en novembre 2002. Seraient-ils mixtes ? Pas dans le titre, en tout cas. D'ailleurs, en ce qui concerne les subventions allouées au mouvement gay, on remarque qu'aucune subvention n'a été attribuée au mouvement lesbien depuis l'élection de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris. Dans la revue Illico du 16 janvier 2003, on peut trouver la liste des associations gay et ( ?) lesbiennes subventionnées par le Conseil de Paris. Elles ont reçu un total de 1 113 541 euros. Et je ne compte pas les 100 000 euros du CADHP, ni les autres 100 000 euros au Centre Gay et Lesbien, ni les subventions débloquées par le ministère de la santé pour mener des actions contre le sida. Cette disparité est inadmissible en démocratie et ne fait qu'accentuer la disparité homme - femmes. Dans cette optique, je me suis étonnée auprès de Mme Benjelloun que le Conseiller auprès du Maire de Paris, chargé des relations avec les homosexuels, Monsieur Philippe Lasnier, se fasse le champion de la mixité quand il traite les dossiers présentés par des lesbiennes et se montre si partisan quand les intérêts gays sont en jeu. Il a téléphoné à deux reprises à mon domicile pour me menacer de porter plainte parce que j'avais signé la pétition d'Archilesb. Ce n'est pas normal. De plus, comme parisienne, je suis en droit d'attendre que Monsieur Lasnier représente mes intérêts de lesbienne au cabinet du maire, puisque telle est la mission que lui a confié Bertrand Delanoë. L'opposition gays - lesbiennes est ainsi accentuée alors qu'il faudrait favoriser le dialogue.

- L'Académie Gay & Lesbienne existe elle aussi depuis plusieurs années. L'association s'est officiellement crée le 1er mars 2001 et souhaite garder son autonomie dans la mesure où le CADHP se comporte comme si elle n'existait pas. Actuellement, elle aurait besoin d'un local pour entreposer ses documents et en permettre la consultation au public. On peut très bien envisager que ce local soit situé dans un immeuble où seraient localisées d'autres centres de ce type.
A ce sujet, il est évident que la politique hégémonique menée par Jean Le Bitoux vis à vis des centres existants n'encourage pas les détenteurs d'archives à en faire don au CADHP. Il faut un minimum de confiance mutuelle et surtout, l'assurance que ces archives ne disparaîtront pas dans un changement de majorité politique, ou dans l'essoufflement de l'association gestionnaire du centre. C'est pourquoi j'ai proposé que le CADHP ne soit pas géré par une association, mais par une structure officielle composée de conservatrice, archivistes, documentalistes diplômées et chercheuses. La Bibliothèque Marguerite Durand, qui est gérée par la Mairie de Paris, peut nous inspirer pour trouver une structure qui garantisse la pérennité du centre d'archives.
Compte tenu des problèmes que je viens d'exposer et du mauvais démarrage du projet, je ne vois pas comment une collaboration serait envisageable entre lesbiennes et gay dans le cadre actuel du projet. Pour travailler ensemble, il faut s'entendre. Or il est clair que les promoteurs du projet souhaitent faire un centre gay (les transsexuels en sont aussi écartés). Les rapports entre les lesbiennes et les gays ont toujours été difficiles, et ce, depuis les années 1970 car la misogynie et la lesbophobie sont encore fortement enracinés dans la mentalité gay. Les lesbiennes sont entrées dans l'histoire avec le féminisme, et même si les rapports n'ont pas toujours été à la hauteur de notre idéal d'émancipation, les femmes demeurent notre identité de rattachement, si je puis dire.
C'est pourquoi, dans l'état actuel des choses, je propose que les lesbiennes soient rattachées au projet de Cité des Femmes que Mme Anne Hidalgo est en train d'élaborer. Beaucoup d'entre nous ont déjà donné des archives à la bibliothèque Marguerite Durand, et personnellement, je souhaiterais que cette structure, qui a fait ses preuves, se développe beaucoup plus. Des locaux plus grands, des heures d'ouverture plus longues, des salles d'exposition, de conférences, etc... L'égalité, ne consiste pas forcément à imposer des structures mixtes. Souvent, c'est en favorisant l'autonomie des femmes qu'on y parvient le mieux. De plus, il n'est pas choquant que les gays souhaitent rester entre eux. Ce qui l'est, c'est qu'ils se servent des femmes pour obtenir des subventions et que ces dernières n'aient rien.
Le problème auquel nous sommes confrontés aujourd'hui est celui de l'inscription des femmes et de leur histoire dans la Cité. Nous avons vu avec les conflits soulevés autour du CADHP que les gays ne sont pas des vecteurs d'inscription politique pour les lesbiennes. Ils sont plutôt des freins, et il vaut mieux trouver des solutions adaptées aux situations concrètes plutôt que d'imposer des principes de parité qui ne fonctionnent pas dans la réalité.
L'entrevue avec Mme Benjelloun a été chaleureuse et elle m'a demandé à la fin de lui proposer une liste de noms afin de poursuivre les consultations auprès de spécialistes susceptibles de lui faire des propositions. Ce que j'ai accepté.

Liste des personnes proposées par M.J. Bonnet pour participer à la consultation sur le CADHP sous l'égide d'Anne Hidalgo :
Françoise ARMANGAULT, philosophe (université de Nanterre), membre du comité de lecture de Nouvelles Questions Féministes
Elisabeth BADINTER, philosophe, écrivain
Francine BAVAY, élue Verte au Conseil Régional d'Ile-de-France, Vice Présidente
Michèle CAUSSE, écrivaine
Christine DELPHY, sociologue, co-fondatrice de Questions Féministes et directrice de Nouvelles Questions Féministes
Monique DENTAL, fondatrice du collectif Féminisme - Ruptures et membre du Cedref, Centre d'Etudes de Documentation de Recherche pour les Enseignements féministes, université de Paris VII.
Hélène MARQUIE, docteur en esthétique, chorégraphe, Maison des Femmes de Paris.
Henri MAUREL, président de Radio FG
Hoang PHAN, président de l'Académie Gay & Lesbienne
Michelle RIOT-SARCEY, historienne (professeur à l'université de Paris VIII), spécialiste des femmes dans l'histoire.
Nathalie RUBEL, philosophe, présidente de la Coordination des Lesbiennes en France

Marie-Jo Bonnet, le 26 février 2003
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